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Les aventures de Robin des Bois, un film de studio, d’aventure et plus encore…

Les aventures de Robin des Bois, un film de Michael  Curtiz et   William Keighley

États-Unis, 1 heure 42, 1938

Interprétation : Errol Flynn, Olivia de Havilland, Basil Rathbone, Claude Rains

Synopsis :

   En 1191, le Prince Jean règne sur l’Angleterre avec l’aide du cruel Guy de Gisbourne, alors que Robin des Bois affirme sa fidélité au roi Richard retenu prisonnier en Autriche…Le prince des hors la loi se rend au château de Nottingham, un cerf abattu sur les épaules et vient provoquer le prince Jean qui tente en vain de le faire tuer. Robin se cache dans la forêt de Sherwood avec ses hommes et s’empare d’un trésor convoyé par Guy de Gisbourne…Le Prince et Guy de Gisbourne organisent alors un tournoi d’archers pour attirer Robin des Bois, qui tombe dans le piège : il est arrêté et condamné à être pendu….

Robin des Bois
un film de studio, d’aventure et plus encore…

   Robin des Bois est l’un des films mythiques de l’histoire du cinéma, « qui a triomphé des modes et de l’oubli sans devoir pour autant se présenter sous l’infâme et grotesque étiquette rétro », comme l’écrit Olivier Eyquem, lors d’une précédente reprise. Le long métrage interprété par Errol Flynn concentre plusieurs des qualités du cinéma américain d’avant guerre : il est le produit presque parfait de  » l’usine à rêves » hollywoodienne ; il appartient à l’un des genres les plus populaires du cinéma, le film d’aventure ; enfin, le public a été sensible au « message » du film : quand l’autorité abuse de son pouvoir, il est juste de se rebeller…

Un film de studio
Robin des Bois est d’abord un film produit par l’un des plus grands studios d’Hollywood. la Warner Brothers, fondée en 1923 par 4 frères (Jack, Harry, Sam, Albert) est l’une des firmes qui dominent alors l’industrie du cinéma. Depuis les années 1930, les 5 plus grandes compagnies ( the big five : Paramount, MGM, Warner, 20th Century Fox, RKO ) contrôlent 75% du marché américain et chacune d’entre elles produit près de 50 films par an ( presque un par semaine…). Après la récession des années 1931-1934, le secteur est à nouveau florissant, grâce à l’importance du marché intérieur ( à l’époque, une famille américaine va au cinéma trois fois par semaine…) et à l’introduction de nouvelles techniques ( le parlant depuis la fin des années 1920, la couleur depuis les années 1930 ). La Warner n’est alors qu’au 4° rang des Compagnies les plus importantes, mais elle a réussi une percée remarquée en étant la première à réaliser des films sonores ( Le Chanteur de jazz avec Al Jonson en 1927 )et en produisant une série de longs métrages sur des thèmes sociaux…
Ces films sont produits par les studios selon des normes précises, car ils doivent respecter un impératif de rentabilité. Il est courant de présenter Hollywood comme une industrie et le vocabulaire même renvoie à celui employé dans les entreprises: le metteur en scène est un director ( comme un directeur du personnel…? ), et la troupe des acteurs est appelée le stock….L’organisation du travail est rationnelle est presque « taylorisée » . Chaque studio est divisé en départements très spécialisés ( scénarios, décors, costumes…) et soumis à des objectifs précis de productivité. Le souci des « Mogols » est d’assurer le succès de leurs productions en éliminant au maximum les risques d’erreur. Les studios s’en tiennent à des recettes éprouvées, que ce soit au niveau du choix des sujets ou de la distribution des rôles…Ils peuvent à l’occasion prendre des risques, mais ce sont souvent des risques calculés. Ainsi, il n’est pas rare que les jeunes acteurs se rôdent dans des films de série B avant d’être engagés sur des projets plus ambitieux : ce fut le cas pour des interprètes aussi célèbres que John Wayne…ou Errol Flynn…
Robin des Bois est aussi un film d’aventure, genre très populaire dans les années 1930 ( nous y reviendrons plus loin ). La réussite commerciale de plusieurs longs métrages confirme l’engouement du public pour ce cinéma d’évasion : l’Ile au Trésor de Victor Flemming ( 1934), Les Trois Lanciers du Bengale d’Henry Hattaway (1935), Les mutinés du Bounty de Frank Llyod ( 1935 ) sont parmi les plus connus. A l’époque où la Warner envisage de réaliser Robin, elle vient de produire avec succès Capitaine Blood (1935 ) mis en scène par Michael Curtiz et Olivia de Havilland…Le sujet a aussi déjà fait ses preuves : l’histoire du hors-la-loi de Sherwood avait été notamment porté à l’écran par Allan Dwann en 1922, avec comme interprète le fameux Douglas Fairbanks. Ce film muet, dont le budget était le plus important jamais connu, avait eu un immense succès.
Dès lors, la machine peut se mettre en marche : comme il est d’usage dans les studios, plusieurs scénaristes sont mis au travail sur la même histoire ( une douzaine pour Autant en emporte le vent...), avec des obligations précises de résultat ( en général, ils devaient écrire une vingtaine de pages par jour…). Pour Robin des Bois, le scénario fait l’objet de plusieurs versions successives entre 1935 et 1937. La première est l’œuvre d’un écrivain anglais Rowland Leigh, qui a déjà travaillé pour la Warner, sur La Charge de la brigade légère. Sur ordre du producteur Hal Wallis, l’auteur-maison Norman Reilly Raine, qui vient d’écrire pour La Vie d’Émile Zola, est chargé de réécrire le scénario ( il est assisté par Seton I. Miller pour les dernières corrections).
Le choix des acteurs est aussi mûrement réfléchi. En général, les studios n’attribuent les personnages principaux qu’à des vedettes confirmées et chaque firme puise dans ses propres « ressources ». De ce point de vue, la MGM est incontestablement la mieux pourvue, elle qui se flatte « de posséder plus d’étoiles qu’il y en a dans le ciel » (More Stars than there are in Heaven...): parmi les plus célèbres, on peut citer Clark Gable, Wallace Berry, Greta Garbo, Joan Crawford…La Warner ne compte que quelques vedettes comme Humphrey Bogart, Bette Davies ou James Cagney ( avec qui elle entre d’ailleurs en conflit..;). Aussi, la firme décide de donner le rôle principal au jeune Errol Flynn qui vient de faire ses preuves dans Capitaine Blood et qui de toute façon ne coûte pas trop cher au studio ( son salaire est encore relativement modeste…). L’acteur n’est pas apprécié pour l’excellence de son jeu mais pour ses qualités photogéniques. Hal Wallis précise : »ce n’était pas un admirable comédien, mais c’était un superbe animal masculin et son sex-appeal était évident (…) Il était une des rares personnalités dont la caméra tombe amoureuse… »Il est associé à la même partenaire féminine, Olivia de Haviland. Les seconds rôles sont sélectionnés avec le même soin. Les personnages de « Méchants » sont ainsi confiés à deux « spécialistes », Claude Rains (Jean Sans Terre) et Basil Rathbone (Guy de Gisbourne) qui partagent la même expérience théâtrale et la même origine britannique…Leur accent anglais, leur jeu expressif ont font d’utiles faire-valoirs.
Les équipes techniques sont composées de professionnels aguerris et certains d’entre eux ont déjà une certaine notoriété dans le milieu du cinéma. Des décorateurs comme Cedric Gibbons à la MGM ou Anton Grot à la Warner ont grandement contribué au succès des films auxquels ils ont collaboré. Dans le cas de Robin des Bois, une attention toute particulière est portée à la couleur ( c’est le premier film en Technicolor de la Compagnie…) et les duels sont réglés par le maitre d’armes d’origine belge Fred Cavens (il va participer à la plupart des films de cape et d’épée des années 1930). La partie musicale est confiée au compositeur autrichien, élève de Malher et de Puccini, auteur de l’Opéra la Ville morte et qui a déjà collaboré à deux productions de la Warner, Capitaine Blood et Le Prince et le Pauvre…La compétence de cette équipe technique est d’ailleurs récompensée puisque Robin des Bois obtient les Oscars du décor, de la musique et de la couleur…
Dans le système hollywoodien, le tournage est planifié avec précision. Les équipes travaillent une douzaine d’heures par jour et doivent produire trois minutes de film en une journée de travail. En moyenne, les prises de vue sont bouclées en 4 semaines. Le coût moyen d’une production dans les années 1930 s’élève à 400 000$. Les dirigeants sont obsédés par le problème des délais car tout dépassement entraine des dépenses supplémentaires ( les « états d’âme » de Gary Cooper lors du tournage de L’Extravagant M. Deeds coûtent 100 000$ à la Columbia…). Respecter le plan de travail est donc un impératif ( Jack Warner s’exclame : « je ne veux pas que ça soit bon, je veux que ça soit prêt mardi »…). Mais sur ce point, Robin des Bois est atypique : le tournage s’éternise de la fin septembre 1937 à la mi-janvier 1938 ( il excède de 38 jours le temps prévu à l’origine) et son coût est largement supérieur à un budget moyen de l’époque et aux dépenses prévisionnelles
( 1,9 millions de $ au lieu de 1,1 millions…). Les retards s’expliquent : les producteurs changent de réalisateur en cours de tournage et plusieurs séquences sont reprises ; surtout, ils ont voulu soigner le premier film en couleur de la Warner qui doit être une réussite technique irréprochable…

Le rôle du producteur
Dans ce dispositif, le système hollywoodien donne un rôle décisif aux producteurs : certains sont d’ailleurs passés à la postérité tant leur contribution aux films qu’ils ont produits a été essentielle : Irving Thalberg à la MGM, Darryl F. Zanuck à la Warner jusqu’en 1933, David O. Selznick à la RKO puis à la MGM…Le producteur délégué (executive producer) en charge d’un film particulier, peut intervenir à tout moment du projet, de l’élaboration du scénario jusqu’au montage final. Dans le cas de Robin des Bois, Hal Wallis a fait supprimer du scénario les scènes trop coûteuses ( dans les premières versions, il était ainsi prévu une séquence montrant l’attaque du château de Nottingham par les troupes de Richard Cœur de Lion et les hommes de Robin…) ou il en fait rajouter d’autres ( le couronnement fastueux de Jean sans Terre, ce qui permet d’utiliser au mieux les possibilités du Technicolor…). Pendant le tournage même, les producteurs n’hésitent pas à changer de metteur en scène s’ils l’estiment nécessaire ( pour Autant en emporte le vent, Selznick engage successivement George Cukor, Sam Wood et Victor Fleming…). Hal Wallis fait d’abord confiance à William Keighley, réalisateur maison qui a collaboré au Ben-Hur de Fred Niblo en 1924 (il était chargé de réaliser la fameuse séquence de la course de chars…) et qui a surtout déjà tourné trois films en couleur. B.Reaves Eaton s’occupe de la réalisation des scènes d’action..Mais au bout de deux mois, le producteur est déçu par le travail accompli : « malheureusement, les scènes d’action n’étaient pas convaincantes »..Il décide donc de désigner un nouveau metteur en scène, aussi de la Warner, Michael Curtiz, qui a déjà dirigé Errol Flynn, Olivia de Havilland et Basil Rathbone dans Capitaine Blood. Hal Wallis est satisfait du travail du réalisateur ( Curtiz tourne toutes les séquences d’intérieur, par exemple, celle du banquet des Barons normands, ou le fameux duel entre Robin des Bois et Guy de Gisbourne . Il reprend aussi certaines scènes d’extérieur…). Mais le producteur délégué intervient à nouveau quand il estime que le cinéaste dépense trop : »son unique défaut était le gaspillage. Il engageait des centaines de figurants pour des scènes filmées entièrement en gros plans.Je lui ai demandé de limiter les dépenses ce qu’il n’ a accepté qu’avec difficulté ». Enfin, les producteurs gardent la haute main sur le montage final (final cut) et les metteurs en scène les plus prestigieux comme Howard Hawks ou John Ford ont dû batailler pour arracher aux studios un droit de regard sur le résultat de leur travail. Orson Welles n’accepte de travailler à Hollywood qu’à la condition qu’on lui garantisse le contrôle du montage. Pour Robin des Bois, Hal Wallis supervise le travail et l’on sait qu’il est surtout appliqué à couper dans les séquences, pour donner ce fameux rythme « saccadé » qui était la marque de fabrique des films produits par la Warner.
Enfin, selon un système mis au point par Frank Capra, les films sont testés dans quelques salles où le public anonyme est convié à donner son avis ( ces séances s’appellent des previews ). D’après les réactions des spectateurs, le montage et parfois des séquences entières sont repris (il arrive qu’on propose au public deux fins différentes, et qu’on lui demande de choisir…). Les projections de Robin des Bois qui se déroulent en avril 1938 suscitent une adhésion enthousiaste, si bien que les retouches sont très limitées ( d’autant que l’accueil des critiques est aussi excellent…). Les résultats financiers immédiats ne furent pas à la hauteur des espérances et des investissements de la Warner mais le film qui est repris plusieurs fois, connait une carrière exceptionnelle et devient rapidement un des plus beaux fleurons du cinéma d’aventure ( c’est l’un des films préférés des GI pendant la seconde guerre mondiale).

Un film d’aventure
En effet, outre sa perfection technique, le succès de Robin des Bois s’explique aussi par le genre même du film. Ce cinéma d’aventure, qui s’inspire des grands romans populaires du XIX° siècle, apparaît dès les débuts de l’industrie cinématographique sous la forme des serials ( série des Nick Carter, des Rifle Bill, des Mystères de New-York ). Le genre est brillamment illustré à l’époque du muet par les films interprétés par Douglas Fairbanks ( Le signe de Zorro de Fred Niblo -1920-, Robin Hood d’Allan Dwann-1922-, Le voleur de Bagdad de Raoul Walsh-1924-, Le Pirate Noir d’Albert Parker-1926-). Mais l’âge d’or du film d’aventure se situe surtout dans les années 1930, en même temps que d’autres genres comme la comédie ( les Marx Brothers, WC Fields, Laurel et Hardy…) et la comédie musicale ( les films de Bubsy Berkeley, de Fred Astaire et Ginger Rogers…) : « le cinéma d’évasion, quoiqu’il tourne le dos à la crise économique, en est directement issu » (Jean-Loup Bourget) . Les studios développent ce type de production d’abord parce que le code Hays mis en place en 1930 les incite à la prudence dans le choix des sujets : évoquer le Moyen-Age ou la conquête coloniale de l ‘Afrique est moins risqué que de parler de sujets sociaux ou sexuels…On a aussi beaucoup dit que ces films « distrayants » permettait à un public touché par la crise d’oublier ses soucis quotidiens…Dans les Golden Diggers of 1933, les danseuses reprennent en chœur : « nous nageons dans l’argent… », une façon de conjurer le mauvais sort…
Les studios en tout cas exploitent le filon et chaque firme compte plusieurs cinéastes spécialistes du genre : Michael Curtiz bien sûr mais aussi Raoul Walsh, W.A Wellman, W.S Van Dyke, Richard Thorpe, Tay Garnett…Le film d’aventure respecte certains codes qui en principe garantissent le succès. Le cadre de l’action doit être exotique : le dépaysement peut être géographique ou historique et le plus souvent les deux à la fois : les spectateurs sont arrachés à leur grisaille de tous les jours et emmenés dans des contrées paradisiaques . L’Afrique ( la série des Tarzan, Les mines du Roi Salomon…) et l’Asie (Les trois lanciers du Bengale, La Charge de la brigade légère, Gunga Din ) sont les continents les plus visités…Certaines périodes historiques sont aussi privilégiées : le Moyen-Age (Robin des Bois, Ivanhoe, Les Chevaliers de la Table Ronde, Prince Vaillant), l’époque moderne et en particulier la longue série de films de pirates ( L’Ile au Trésor, Les Mutinés du Bounty, L’Aigle des mers, le Cygne Noir…), l’épopée coloniale de l’empire britannique ( notamment les films qui se déroulent en Asie déjà cités ). Après guerre, l’Antiquité est à la mode ( Terre des Pharaons, Alexandre le Grand, Spartacus ) : Les péplums bibliques, qui forment un sous-groupe à eux tous seuls, connaissent un succès particulier (Quo Vadis, Les 10 Commandements, Sanson et Dalila, Ben-Hur)…Quand le sujet du film est historique, le souci d’authenticité n’est pas vraiment la préoccupation essentielle : il s’agit plutôt d’une « contre-histoire », plus amusante, plus familière et toujours centrée sur des individus exceptionnels…En ce qui concerne Robin des Bois, beaucoup d’historiens estiment que l’antagonisme Saxons/ Normands qui constitue la trame du scénario, s’est beaucoup atténué au XII° siècle…
Justement, l’intrigue des films d’aventure, souvent assez réduite doit surtout mettre en valeur le héros, figure centrale qui ordonne l’action. Ce « picaro » est souvent issu du peuple et s’oppose aux Puissants qui abusent de leur pouvoir . C’est aussi bien sûr un séducteur, drôle et astucieux , qui sait se battre même s’il ne cherche pas la bagarre. Ces héros sont incarnés par des acteurs estampillés et on n’imagine pas un interprète qui serait utilisé à contre-emploi. Chaque époque a connu ses vedettes : Douglas Fairbanks au temps de muet, Errol Flynn et Clark Gable dans les années 1930 et 1940, Stewart Granger, Tyrone Power et Robert Taylor après guerre. Leurs partenaires féminines sont aussi souvent les mêmes : les sœurs Joan Fontaine et Olivia de Havilland, Maureen Sullivan qui a incarné Jane, la compagne de Tarzan dans 6 films de la série…Il en est de même pour les acteurs qui interprètent les Méchants, comme George Sanders, Claude Rains et Basil Rathbone. Le genre du film d’aventure connait une certaine éclipse pendant les années de guerre : l’heure est au patriotisme et Hollywood ne veut pas être en reste…Mais dans les années 1950, les studios commencent à subir la concurrence de la télévision et tablent sur les productions à grand spectacle en Cinémascope pour attirer les spectateurs : le film d’aventure trouve alors une nouvelle jeunesse…

Robin des Bois= Franklin Delano Roosevelt?
Plusieurs auteurs estiment que Robin des Bois est même un peu plus qu’un film d’aventure. D’une certaine façon, il est porteur de valeurs que pouvaient identifier les spectateurs des années 1930 ( c’est l’idée que défend Olivier Eyquem, dans un article que nous reproduisons par ailleurs ). Depuis les années 1920, la Warner a toujours montré une certaine sensibilité aux thèmes sociaux et politiques. Plusieurs réalisateurs attitrés de la firme tournent des films qui évoquent soit des victimes de la crise (Wild Boys of the Road de W.AWellman-1933-) soit des problèmes de société comme par exemple la dureté du système pénitentiaire américain (Je suis un évadé, de Mervin LeRoy-1932-)…cette approche particulière se retrouve d’une certaine manière dans le cinéma d’aventure, d’autant que le cadre exotique permet de tenir des discours plus audacieux que dans les films plus « politiques » ( dans les longs métrages de la Warner, la crise économique est décrite, jamais expliquée au fond…). Selon Jean-Paul Coursodon, « le Capitaine Blood ou Robin des Bois incarnent un héros révolté contre un ordre politique corrompu, ordre que l’éloignement géographique et historique permet de condamner sans ambiguïté ».
En premier lieu, « le héros flynnien type naît de la rébellion, de l’infraction à l’ordre établi » (Olivier Eyquem). Il y prend même un certain plaisir, puisqu’à deux reprises, il vient se jeter dans la gueule du loup ( lors du banquet et du tournoi), sans raison apparente si ce n’est la joie de narguer les autorités…Cette révolte est bien sûr menée par Robin mais il n’est pas seul. Il est entouré de nombreux personnages secondaires (Will l’Ecarlate, frère Tuck, Petit Jean…). Sa rébellion est moins individualiste que celle du personnage incarné par Douglas Fairbanks dans le film de 1922…Le campement des compagnons du hors-la-loi ( The Merry Men of Sherwood) rappelle les « hoovervilles« , vastes bidonvilles édifiés par les vagabonds dans les années 1930 à la périphérie des grandes cités américaines. Olivier Eyquem relève l’opposition entre l’ordre aristocratique qui règne au château de Nottingham ( il évoque à ce propos les plans « riefensthaliens » des trompettes sonnant l’ouverture du tournoi…) et le désordre créatif qui anime le camp de la forêt. certains critiques ont d’ailleurs rapproché le mépris affiché par les Normands envers les Saxons et la doctrine de « la race des seigneurs » dans l’Allemagne hitlérienne…
En principe, le héros est chargé de rétablir l’ordre dans une société en plein bouleversement. Là encore, des analogies peuvent être faites : le pouvoir est vacant dans l’Angleterre du XII° siècle, les États-Unis sont traumatisés par la Grande Dépression des années 1930…Cette situation d’exception « justifie l’installation d’un nouveau leader (Robin=FDR?) appuyé sur le peuple mais maitre de ses destinées, dont le souci premier sera la préservation de la légitimité traditionnelle » (Olivier Eyquem). En un sens, Robin sauve l’Angleterre de Richard Cœur de Lion comme le Président démocrate évite le naufrage du capitalisme américain. Mais l’impression finale est ambiguë : certes, l’autorité est rétablie mais l’image forte qui reste est celle de l’insoumission : « on se souvient plus de Robin défiant ( de manière explicite et répétée ) Jean Sans Terre et Guy de Gisbourne, que de son allégeance ( presque sous-entendue) envers le roi Richard ». En poussant un peu l’analyse, on peut même penser que le spectateur des années 1930 devait éprouver une certaine satisfaction à voir ainsi défier les Puissants. Par Robin interposé, il peut prendre une sorte de « revanche sociale » contre les salauds de tous les temps : les Rois usurpateurs, les shérifs brutaux et voleurs appartiennent à la même famille que les banquiers spéculateurs, les patrons qui licencient, les policiers qui chargent les chômeurs…Même l’évocation de la Grande-Bretagne en péril dans ces années 1938-1939 a un sens pour le public de l’époque : « ces appels à défendre une Angleterre encore lointaine ( mais dont on pressent qu’elle ne va pas tarder à être menacée), ce retour aux sources de l’esprit civique et démocratique, ces invitations à la vigilance face aux abus autant que cette injonction finale à s’incliner devant l’autorité du Chef suprême fait partie de l’air du temps » (Olivier Eyquem). Il serait certes ridicule de faire de Robin des Bois un film « engagé », mais les spectateurs des années 1930, avec leur propre grille de lecture, ont dû apprécier l’actualité du combat mené par Robin…

    Tous les ingrédients ont donc été rassemblés pour faire du Robin des Bois de 1938 une réussite : le film de Michael Curtiz réunit la maîtrise technique, la qualité artistique, la perfection d’un genre à son apogée, et une façon de s’inspirer de l’air du temps…Une recette dont les studios d’Hollywood d’aujourd’hui pourraient bien s’inspirer, tant cette magie particulière semble appartenir au passé ( les deux dernières versions de l’histoire de Robin des Bois, celles de John Irvin et de Kevin Reynolds, même si elles ne sont pas dénuées de qualités, sont loin d’atteindre la dimension mythique du film interprété par Errol Flynn)…

 

New York sous tous les angles : une ville dans le cinéma américain

(cet article a été rédigé à pour le dossier du film Smoke )

   La ville de New-York, plus qu’aucune autre grande cité américaine, bénéficie d’une place particulière dans le cinéma américain : Jerome Charyn en a dénombré plus de 80 qui se déroulent dans l’agglomération, des années 1930 à nos jours et dans les genres les plus divers : la comédie, le film policier, la comédie musicale, le film fantastique ( parmi les autres villes, on peut quand même citer aussi San Francisco, où se déroule Vertigo d’Alfred Hitchcock,  et qui sert de cadre aux aventures de l’inspecteur Harry, Chicago qui apparaît dans de nombreux films de gangsters comme Scarface de Howard Hawks,).
La cité new-yorkaise s’est d’abord imposée aux cinéastes par ses qualités photogéniques. Ses interminables gratte-ciels constituent un arrière-plan imposant : leurs lignes verticales permettent toutes sortes de combinaisons dans l’espace du plan (comme par exemple dans le générique de La Mort aux trousses d’Alfred Hitchcock…). Ce décor impressionnant est bien mis en valeur dans deux séquences légendaires . Dans West Side Story de Robert Wise (1961), la caméra survole la forêt des immeubles new-yorkais avant de plonger sur le quartier du West Side, où va se dérouler l’action du film. Manhattan de Woody Allen (1975) commence par une longue série de plans généraux de gratte-ciels, pris sous différents angles, avec en fond sonore Rhapsody in Blue de Gerschwin. New York a aussi inspiré bien des décorateurs, qui ont repris sous divers avatars, ses paysages géométriques : la cité futuriste de Metropolis, dans le film de Fritz Lang en 1926, la ville de Gotham City dans Batman, réalisé par Tim Burton en 1989…

Du Paradis à l’Enfer…
Mais la représentation de New York est ambiguë dans le cinéma américain : elle est la ville des paradoxes, des extrêmes : « tout y est possible : le succès, l’argent, l’immense fortune, les amours spectaculaires, les crimes abominables, les échecs homériques » (Paul Krease).
Elle est d’abord le symbole des promesses du rêve américain : elle constitue la première étape obligée pour les immigrants venus de tous les coins de la planète, s’installer dans le Nouveau Monde. C’est la statue de la Liberté, devant Manhattan, que découvrent d’abord l’Émigrant de Charlie Chaplin (1917) ou le jeune Grec d’America, America dans le film réalisé par Elia Kazan en 1963…Aussi, New York est le lieu où cohabitent et parfois fusionnent les peuples du monde : presque toutes les communautés et leurs quartiers ont eu « leur » film : les Juifs dans Hester Street , réalisé par Joan Silver-(1975) ou dans Une étrangère parmi nous de Sidney Lumet (1991), les Italiens de Little Italy dans plusieurs films de Francis Ford Coppola et de Martin Scorsese, les Chinois de Chinatown dans L’Année du Dragon de Michael Cimino (1985), les Russes de Brighton Beach dans Little Odessa de James Gray (1994) et bien sûr les Noirs, présents par exemple dans tous les films de Spike Lee…
C’est aussi à New York que se trouve le pouvoir économique : c’est dans cette ville qu’on peut réussir les ascensions les plus fulgurantes, en particulier dans le secteur financier…La puissance de l’argent, concentrée dans le sud de Manhattan a été souvent évoquée dans le cinéma américain, comme dans Wall Street d’Oliver Stone (1987) ou dans Working girl de Mike Nichols (1988). Les Yuppies de toutes les époques affichent leur insolente réussite dans les quartiers huppés, comme celui du Upper West Side (ainsi Audrey Hepburn dans Diamants sur canapé de Blake Edwards en 1961, Tom Hanks dans Le Bûcher des Vanités de Briam de Palma-1991-).
Mais la ville de New York est aussi dans le cinéma américain le lieu de tous les dérèglements. Elle concentre sur elle toute l’animosité anti-urbaine de l’Amérique : « la fiction américaine a toujours fait de la ville un lieu de perdition synonyme de réussite matérielle certes, mais aussi et surtout d’échec spirituel (…) Le citadin vu par Hollywood est un être qui étouffe. Né au pays des grands espaces, il ressent l’appel du large » (Michel Cieutat). Et comme New York est La Ville Américaine par excellence, elle est vite devenue la cible idéale…
Déjà, le pouvoir urbain (police, classe politique locale, presse) est décrit comme foncièrement corrompu et violent : plusieurs films des années 1950 décrivent ainsi la métropole américaine , comme dans L’Enfer de la corruption d’Abraham Polonsky (1948), La Cité sans voiles de Jules Dassin (1948) ou Le Grand Chantage d’Alexander MacKendrick (1957). Plus récemment, Sidney Lumet a consacré plusieurs films sur ce thème, et City Hall réalisé par Harold Becker (1995) , reprend le sujet (c’est une allusion à peine voilée à la gestion de la ville par le Maire Ed Koch)…La réussite insolente de certains s’accompagne d’une misère extrême, dénoncée dans plusieurs films, en particulier ceux des années 1930 (The Bowery de Raoul Walsh en 1933, Rue sans issue de William Wyler en 1937)…Et on ne manque pas d’insister sur la dangerosité de certains quartiers : dans deux films récents, on retrouve la même situation : un yuppie plongé dans l’enfer des bas fonds (Tom Hanks dans le Bronx, dans Le bûcher des Vanités, Griffin Dunne dans SoHo dans After Hours de Martin Scorsese…). Le monde des marginaux, drogués, freaks en tout genre, qui peuplent ces lieux mal famés est souvent montré à l’écran, avec parfois une certaine complaisance.. Cette « faune » urbaine plus ou moins pittoresque apparait dans Macadam Cowboy de John Schlesinger (1969), Panique à Needle Park de Jerry Schwartzberg (1971) ou New Jake City de Mario Van Peebles (1991)…
Cette « cité infernale » est souvent le cadre de récits cauchemardesques : c’est l’Empire State Building qu’escalade King-Kong dans le célèbre film de Merian C. Cooper et d’Ernst B. Schoedsack (1933) (dans la version de 1976, le monstre choisit le World Trade Center…). Dans New York 1997 (1981), John Carpenter imagine un Manhattan en proie à une criminalité galopante et transformé en prison de Haute Sécurité (mais est-ce de la Science Fiction ?… ). New York est même parfois « punie » (pour ses péchés..?) : elle est ainsi rayée de la carte par une explosion atomique dans Fail Safe de Sidney Lumet (1964 ) ou dans La Planète des Singes de Franck Schaeffner (1968)….

Des cinéastes new-yorkais
Dans les années 1970 et 1980, plusieurs réalisateurs qui ont vécu et vivent encore à New York, ont proposé des visions plus personnelles de la métropole américaine…
Woody Allen semble par excellence « l’Homo Manhattanus » : il est né et a vécu dans le quartier de Brooklyn : il habite maintenant au cœur de Manhattan. La plupart de ses films s’y déroulent : Annie Hall (1977), Manhattan (1979), Broadway Danny Rose (1984), Hannah et ses sœurs (1986), Radio Days (1987), Meurtre Mystérieux sur Manhattan (1993), Tout le Monde dit I love you (1997)…Les escapades de ses personnages en dehors de New York sont rares (on peut signaler quand même le divertissement bucolique de Comédie érotique d’une nuit d’été réalisé en 1982…). Ces infidélités à la « grosse pomme » se finissent souvent assez mal : dans Annie Hall, le héros du film fait « une courageuse percée à Los Angeles, qui se termine par une crise existentielle » (Anne Gillain). Isaac Davis, dans Manhattan, interprété par le cinéaste, « ne peut fonctionner en dehors de New York »…Le réalisateur a avoué sa fascination pour sa ville, mais c’est un amour sélectif…Sa géographie de New York se limite à un quartier bien défini, en gros le Upper West Side, entre la 70° rue au Nord et la 53° au Sud, la 6° Avenue  à l’Est et la 2° à l’Ouest…Cet espace allenien est balisé par quelques endroits clés : le Lincoln Center, le restaurant Elaine’s, Broadway, les magasins Bloomingdale…Le point de vue de Woody Allen est aussi empreint de nostalgie : « j’ai une vision romantique de cette ville . Je l’ai toujours aimé comme un membre de la famille, dont on a tendance à souligner les vertus et gommer les défauts ». Aussi, il avoue bien volontiers avoir chercher à arranger les choses. A propos de Manhattan, Woody Allen explique : j’ai tout fait pour rendre la ville délibérément séduisante. Je sais que s’asseoir sous le pont de Brooklyn à 2 ou 3 heures du matin, comporte des risques ou se balader en calèche à Central Park (…) Mes films décrivent le New York de mes rêves, de mes vœux, parfois de mes souvenirs »…Ainsi, New York est plus rêvée que décrite par le cinéaste : « cocon matriciel et bienveillant, la ville est ici dépouillée de sa réalité socio-économique : on n’aperçoit de tout le récit, la moindre minorité raciale américaine ni l’ombre d’un SDF. Manhattan se présente comme une ville qui accueille, abrite, protège, et nourrit des habitants toujours propres, polis, et argentés. Ses lieux publics sont bien fréquentés, ses rues rutilantes et dépourvues de violence » (Anne Gillain). Cette vision idéalisée lui est d’ailleurs reprochée par certains cinéastes comme Spike Lee qui l’accuse d’avoir occulté complètement la présence pourtant évidente de la communauté noire à New York…
Martin Scorsese est un autre cinéaste profondément marqué par son appartenance à la grande cité américaine. Né dans le Queens, il vient s’installer très jeune avec sa famille dans Elisabeth Street, au coeur de Little Italy...Comme Allen, il est fasciné par New York, et la plupart de ses films importants s’y déroulent : Mean Streets (1973), sans doute son œuvre de fiction la plus autobiographique, Taxi Driver (1976), New York-New York (1977), Raging Bull (1980), La Valse des Pantins (1983), After Hours (1985), Les Affranchis (1990). Pour Scorsese, la ville est un formidable réservoir d’images et d’idées : « c’est ici que je trouve mon inspiration et ma dynamique. Il me suffit de sortir de chez moi pour absorber cette énergie qui déferle sur moi comme une décharge d’adrénaline ». Le cinéaste possède d’ailleurs une aptitude particulière à filmer la cité, avec ses mouvements frénétiques, ses sons assourdissants ou stridents . Paul Schrader, le scénariste de Taxi Driver parle de « son sens de la vibration, son sens de la ville »…New York est aussi un cadre idéal pour les personnages angoissés de Scorsese : « (elle) présente des pièges qui minent les anti-héros scorsesiens (…) Aucun n’échappe à la ville. Plus on fuit, plus les pièges urbains se referment sur vous (…). Oppressés par la ville, ses personnages suffoquent artificiellement  » (Michel Cieutat). Le chauffeur de taxi, interprété par Robert de Niro dans Taxi Driver parcourt en tout sens les rues de la ville, comme s’il était pris dans une nasse…Parfois, la vision de Scorsese est plus souriante. Dans After Hours, le personnage incarné par Griffin Dunne vit une nuit de cauchemar dans le quartier de Soho (=South Houston Street). mais, ses mésaventures sont bien dérisoires et sont traitées comme une « farce du subconscient », à la limite du rêve…Pour une fois, Scorsese tourne ses angoisses en dérision…: »il s’est moqué de ses hantises personnelles qui sont celles de l’Amérique. Écrasement de l’individu par la ville molochéenne, alors que le rêve américain de Thomas Jefferson avait prôné la vie dans la nature » (Michel Cieutat). Comme on le sait, cette obsession du cinéaste pour New York se retrouve dans des films plus récents, comme A tombeau ouvert ou Gangs of New York. Dans ce dernier film, il s’intéresse aux débuts d’un New York préhistorique, d’avant la modernité mais déjà marqué par la violence et les conflits ethniques (les natives s’opposent aux immigrants irlandais…)…
Spike Lee est la tête de file des cinéastes afro-américains, apparus dans les années 1980 : il est aussi très attaché à la ville où il a été élevé : s’il est né à Atlanta en Géorgie, il a passé sa jeunesse à Brooklyn dans le quartier noir de Bedfort-Stuyvesant (= Bed-Stuy), où se déroule l’action de son film Do the right thing (1989). A l’instar de ses collègues new-yorkais, la plupart de ses films ont été filmés dans le même cadre urbain , de Nola Darling (1986) à Girl 6 (1996), en passant par Mo’ Better Blues (1989), et surtout Crooklyn (1994), qui raconte son enfance heureuse dans un Brooklyn plutôt rose…Spike Lee s’est d’ailleurs vu critiqué pour sa vision presque idyllique du ghetto. Dans Do the right thing, les petites maisonnettes de Bed-Stuy ont un aspect propret et bien léché, la peinture de la communauté est haute en couleur, à la limite du cliché et ce tableau a été jugé peu crédible par beaucoup. Le cinéaste s’est vigoureusement défendu : « on m’a accusé d’avoir assaini la communauté, de l’avoir montré dénuée de voyous, de délinquants et de drogue. Bed-Stuy n’en a ni plus ni moins que n’importe quelle autre partie de la ville ». Lee affirme avoir voulu refuser « toute noirceur exotique » : la pire insulte qu’on pourrait lui faire serait de voir en lui un « Woody Allen noir », qui rêve son ghetto comme le réalisateur juif sublime son Manhattan…
Ces trois cinéastes, issus de minorités plus ou moins bien intégrées à la société américaine, entretiennent des rapports particuliers avec « leur » ville : la fascination qu’ils éprouvent pour New York a été féconde pour leur travail cinématographique…

Brooklyn point of wiew
Smoke, le film de Wayne Wang et écrit par Paul Auster, s’inscrit donc dans une longue lignée… Mais, il est à plusieurs titres est en décalage par rapport aux autres films « new-yorkais » qui l’ont précédés…La première image de Smoke est celle du pont de Brooklyn, mais vu de l’autre rive avec en arrière-plan, les gratte-ciels de Manhattan : autant dire le plan inverse de celui si célèbre du film de Woody Allen. Le film de Wang prend ses distances avec le centre-ville et s’inscrit résolument dans le quartier de Brooklyn, si cher au cœur de Paul Auster, auteur du scénario…L’écrivain insiste sur le caractère particulier de ce secteur de New York où il vit depuis plus de 20 ans…D’abord, c’est un des quartiers les plus étendus et les plus peuplés -184 km², 2,3 millions hb- (s’il était détaché du reste de l’agglomération, Brooklyn serait la quatrième ville des États-Unis…). Il a aussi une histoire originale, car il a accueilli plusieurs vagues d’immigrants. On y trouve des Russes à Brighton Beach, les Haïtiens de Crown Heights, les Juifs du Pont de Williamsburg, les Italiens de Bensonhurst et de Coney Island…On y découvre les plus anciennes maisons de New York, datant du début du XIX° siècle…De nombreux écrivains y ont résidé (en particulier à Brooklyn Heights) : Thomas Wolfe, Truman Capote, Norman Mailer, Arthur Miller, Carson Mac Cullers… Auster lui-même s’est installé dans le quartier de Park Slope, ainsi décrit par Gérard de Cortanze : « victorien et désuet, moitié Londres et moitié Bruxelles avec ses petites maisons à pilastres et escaliers ornés de balustrades en fer forgé, longeant le Prospect Park West« .
L’action de Smoke se déroule essentiellement dans cette partie de Brooklyn. Le magasin de cigares d’Auggie se trouve à l’angle de le 3° rue et de la 7° avenue et l’appartement de Paul Benjamin est à quelques blocs du carrefour…Quelques scènes seulement se situent en dehors de ce cadre : le taudis sordide où vit la fille de Ruby, le quartier noir de Boerum Hill d’où vient Rashid et où habite la tante de Roger Goodwin, la station-service de Cyrus Cole à Peeksvill
Le paysage brooklynien est avant tout horizontal , les maisons dépassent rarement quelques étages. Comme le remarque Auster, « autant Manhattan est vertical, autant Brooklyn est plan et couché ». L’individu n’est pas écrasé par d’imposants gratte-ciels, les bâtiments sont à la mesure de l’homme. D’ailleurs les personnages font preuve d’une humanité qu’on ne trouve pas ailleurs dans la grande cité. Les hommes et les femmes de « ce coin d’univers » comme dit Auggie, n’ont pas la dureté et le cynisme qu’on attribue généralement aux New-Yorkais… Ils sont souvent « socialement incorrects » : ils affichent un goût prononcé pour le tabac, et apprécient même les cigares cubains ! Cette attitude est insolite en un temps où les lobbies anti-tabac tiennent le haut du pavé (au début du film, Auggie semble même craindre qu’on ferme sa boutique…). Les habitants font preuve de solidarité et de convivialité. Quand Paul propose au jeune Noir de l’héberger gratuitement, Rashid s’étonne : « les gens ne font pas ce genre de chose. pas à News York »: et l’écrivain de répliquer : »je ne suis pas les gens, je suis moi ». Auggie semble avoir une épaisse carapace de cynisme et de dureté : en fait, il sait aussi se montrer généreux et humain en de nombreuses occasions. Quand Ruby le sollicite pour aider sa fille Felicity, il finit par l’accompagner et lui remet 5000$ pour la faire désintoxiquer…
Même les rapports inter raciaux semblent différents : le jeune Noir Thomas Cole adopte un prénom arabe, comme pour mieux se distinguer et affirmer son afro-centrisme…Mais quelque temps plus tard, il revendique la paternité de l’écrivain blanc Benjamin, alors que leurs liens de parenté ne semblent pas évidents…Quand Rashid évoque le quartier de Boerum Hill, d’où il est originaire, il précise à l’écrivain : « c’est une autre galaxie. Noir c’est noir et blanc c’est blanc, et jamais les deux ne se rencontrent ». Paul réplique « qu’il lui semble qu’ils l’ont fait dans cet appartement ». Le petit monde de Brooklyn est multiracial, mais sans tension apparente. Après la malheureuse histoire des cigares cubains inondés, Rashid apostrophe Auggie (« Va te faire foutre, espèce de sale Blanc »), mais c’est juste histoire de le remercier amicalement…Pour Paul Auster, « ce doit être un des lieux les plus démocratiques et les plus tolérants de la planète. Tout le monde habite là, des gens de toutes les races, de toutes les religions et de toutes les classes sociales et tout le monde s’entend plutôt bien. Étant donné le climat actuel dans le pays, je dirais que ça tient du miracle… » D’ailleurs, l’écrivain s’est amusé et réjoui du cosmopolitisme de l’équipe qui a réalisé le film : un producteur et un scénariste juifs, un metteur en scène d’origine chinoise..
Cette vision des relations entre races est aux antipodes de celle d’un Spike Lee, beaucoup plus pessimiste. Le cinéaste afro-américain a abordé le sujet dans quasiment tous ses films et notamment dans Do the right thing, dont l’action se déroule aussi à Brooklyn…Mais, l’approche est radicalement différente. Ainsi, quand un Blanc s’aventure dans le quartier noir, il est pas vraiment le bienvenu et l’atmosphère n’a rien à voir avec les relations bon enfant que semblent entretenir les différentes races dans la boutique d’Auggie. L’action des deux films se focalise à un carrefour : près de la pizzeria de Sal dans celui de Spike Lee, et dans l’œuvre de Wang, là où se trouve le magasin de cigares…Mais, l’endroit n’a pas la même signification. Dans Do the right thing, le carrefour est clairement le lieu de l’affrontement entre les races, notamment dans la séquence de l’émeute à la fin du film. Par contre, l’intersection où se situe la boutique de la Brooklyn Cigars Co est un point de convergence, de rencontre, peut-être même de fusion entre les communautés (sans même parler de melting-pot…). On mesure ainsi la distance qui sépare les visions des deux cinéastes…Ainsi, le film de Wayne Wang donne une image décalée, presque apaisée d’un quartier de New York, bien loin des descriptions névrotiques de certains cinéastes.. On peut s’interroger sur l’authenticité sociologique de Smoke. Mais cette vision humaniste de la grande ville est assez rare dans la filmographie consacrée à New York pour être relevée…

-Woody Allen, Manhattan, Cahiers du cinéma, 2000
-Michel Cieutat, Martin Scorsese, Rivages, 1986
-Patrick Brion, Martin Scorsese, La Martinière, 2004
-Moussa Djigo, Spike Lee, pour une esthétique de la subversion dans Do the right thing, Acoria, 2006
-Anne Gillain, Manhattan, Nathan Synopsis, 1997
-Jean-Philippe Guerand, Woody Allen, Rivages, 1989
-Martin Scorsese, Gangs of new York, l‘aventure d’un film, Cahiers du cinéma, 2002
-Martin Scorsese, entretiens avec Michael Henry Wilson, Cahiers du cinéma , 2005
Cités-Cinés, Ramsay, 1987
New York contre NY : une mosaïque éclatée, Autrement, 1992
Architectures, décor et cinéma, sous la direction de Françoise Puaux, Cinémaction n°75, Corlet-Télérama, 1995

voir aussi la filmographie sur New York au cinéma

 

Le latino dans le cinéma américain : l’évolution d’un stéréotype

(cet article a été rédigé pour le dossier du film  Trois enterrements)

   Dans le cinéma américain, les minorités ont dû attendre de longues années avant que leurs représentations à l’écran évitent les clichés réducteurs voire racistes…Même les immigrés européens « blancs », mais qui ne sont pas anglo-saxons n’ont pas toujours été bien lotis : les PIGS ( pour Polonais, Italiens, Grecs, Slaves…) sont réputés inassimilables pendant longtemps : il faudra attendre la génération des Coppola, Cimino, Scorsese pour voir sur les écrans, des images plus positives des Italo-Américains. De même, l’image du Noir dans le cinéma hollywoodien est très longtemps réductrice et dévalorisante. Les Afro-Américains sont certes doués pour la musique et la danse mais ils apparaissent veules, stupides, malhabiles…( dans le fameux film Autant en emporte le vent , les personnages noirs sont en général négatifs, à part la servante dévouée…). Il faut attendre les années 1960 pour voir enfin évoluer les personnages de Noirs, notamment dans les films des cinéastes libéraux comme Norman Jewison ou Sidney Lumet : beaucoup sont alors interprétés par Sidney Poitier, image même de l’homme de couleur « présentable », qui exerce des métiers qualifiés (il n’est plus manœuvre ou domestique…) et même susceptible d’épouser la jeune fille de la maison (par exemple, dans  Devine qui vient dîner ce soir ? ). Mais ce sont surtout les films de Spike Lee (Do the Right Thing –1989, Malcom X-1992) et John Singleton (Boyz’n the Hood -1991), qui marquent une réelle rupture. Cette fois, la communauté noire est représentée par des cinéastes afro-américains, qui veulent s’opposer aux représentations stéréotypées d’Hollywood.

Le temps du cliché
Dans les premiers temps du cinéma, le personnage du Latino n’est pas plus avantagé que ceux des autres minorités…Il apparaît peu et de manière le plus souvent négative. Dans l’un des premiers films datant de 1911, le personnage mexicain est un bandido, surnommé Tony the Greaser (Tony le Graisseux…). On ne pouvait plus mal commencer et ce stéréotype se retrouve dans la plupart des westerns jusqu’aux années 1950 (jusqu’aux films de Sergio Leone, qui sait pousser à leur paroxysme les clichés du genre…). La moustache imposante, l’immense sombrero vissé sur la tête, la poitrine bardée de cartouchières, mal rasé et sale, ce personnage est en général peu sympathique se range visiblement dans le camp des Méchants, pas très loin des Peaux Rouges…

Le regard des cinéastes engagés
Ce n’est qu’après 1945, comme pour les autres minorités, que l’image des Latinos commence à évoluer dans le cinéma américain. Mais il faut tout de suite relever qu’il existe peu de films qui aborde réellement le sujet de l’immigration hispanique (les cinéastes mexicains ont par contre plusieurs fois évoqué les problèmes des wet backs partant vers le Nord, comme Alfonso Arau qui réalise Mojado Power en 1980).
Quelques réalisateurs américains ont quand même traité ce thème : Herbert Biberman, qui tourne The Salt of The Earth (Le sel de la terre) en 1953 : Robert Young est le réalisateur d’Alambrista (1977) ; Robert Redford, l’auteur du film Milagro Beanfield War (Milagro) en 1987 et John Sayles met en scène Lone Star (1996), en attendant Ken Loach. A des titres divers, ces cinéastes ont déjà en commun leur engagement militant. Leurs films veulent dénoncer les conditions de vie faites aux Latinos aux États-Unis. Cette dimension politique est particulièrement évidente pour le premier d’entre eux : le film de Biberman sans doute le plus connu, a été tourné dans des conditions difficiles : le réalisateur fait partie des fameux Dix d’Hollywood , scénaristes et metteurs en scène victimes en 1952 de la chasse aux sorcières orchestré par la Commission des Activités anti-américaines. Biberman doit tourner presque clandestinement, alors que de multiples pressions s’exercent sur l’équipe du film : Howard Hugues et le FBI notamment intriguent pour empêcher le tournage et Le sel de la terre ne sera distribué aux États-Unis qu’à partir de 1965. Le film est évidemment engagé : dans un style vigoureux et une précision quasi documentaire, le cinéaste raconte la lutte menée par des mineurs mexicains du Nouveau-Mexique contre une puissante compagnie de zinc…Déjà, le réalisateur « libéral » souligne la participation très active des femmes au combat de leurs compagnons…Ce rôle dynamique des personnages féminins est d’ailleurs une constante des films évoquant les luttes des Latinos, jusqu’à la Maya de Ken Loach dans Bread and Roses : les cinéastes y voient des victimes à double titre : en tant que membres d’une minorité dans une société anglo-saxonne, en tant que femmes dans un milieu machiste…
L’acteur Robert Redford, dont on connaît les engagements et le courage, tente lui aussi de rendre justice à la communauté hispanique en tournant Milagro en 1987 : il prend ainsi le risque d’évoquer un sujet bien loin des scénarios hollywoodiens habituels…Il raconte la lutte de tout un village du Nouveau Mexique contre des promoteurs immobiliers qui veulent implanter un parc de loisirs avec le soutien des autorités locales…Leur arrogance, leur mépris pour les désordres écologiques et économiques qu’ils vont provoquer, dressent contre eux toute la communauté latino, avec l’aide de quelques gringos libéraux…
Récemment, John Sayles réalise un film surprenant Lone Star qui décrit les relations complexes existant entre les habitants de la petite ville de Frontera, dernière cité texane avant la frontière mexicaine…Le cinéaste présente pas moins de trois générations et trois communautés différentes (anglo-saxonne, noire, mexicaine) et s’ingénie à pointer les métissages, les mélanges de races et d’origines (il évoque même les Séminoles Noirs de Floride…). Sayles aborde aussi le problème des luttes de mémoire que se livrent les différentes communautés, à travers l’enseignement de l’histoire prodigué aux enfants. Cet aspect est bien venu quand l’on sait l’importance qu’ont prise les études ethniques dans les Universités américaines, pour le meilleur et pour le pire…
On peut aussi relever dans les films récents, une autre façon d’aborder le problème des migrants clandestins, qui traversent la frontière souvent à leurs risques et périls…Ainsi, dans Police frontière de Tony Richardson (1981), le policier des frontières incarné par Jack Nicholson finit par s ‘émouvoir du sort de ces malheureux, souvent exploités par des passeurs sans scrupules…Et il finit par faire passer une jeune femme, afin qu’elle retrouve son enfant victime du trafic de clandestins. La séquence d’ouverture de Bread and Roses, le film de Ken Loach déjà mentionné, montre aussi son héroïne Maya aux prises avec deux personnages peu recommandables, alors qu’elle réussit à pénétrer aux Etatx Unis. On peut d’ailleurs noter que les gardes frontières sont souvent représentés comme au mieux déplaisants au pire corrompus (Police frontière) ou violents (Mike Norton dans Trois enterrements).
Même quand certains films abordent le problème de la drogue, les cinéastes prennent garde à ne pas diaboliser les personnages mexicains. Déjà, dans La soif du Mal (1955), Orson Welles mettait en scène un policier mexicain chargé de lutter contre le trafic de drogue honnête et séduisant, interprété par le jeune …Charlton Heston ! (un peu maquillé pour le rendre plus crédible…). Ce personnage très positif s’opposait à un vieux flic peu ragoûtant, magouilleur et cynique incarné par Welles lui-même… Dans le film de Steven Soderbergh, Traffic (2001), Benicio del Toro joue le rôle de Javier Rodriguez, un policier mexicain qui tente de rester intègre dans un milieu particulièrement corrompu…
Enfin, quelques cinéastes ont su présenter les problèmes spécifiques des adolescents hispaniques, de manière assez réussie (dans Kids de Larry Park, une des jeune filles tente de se libérer de l’atmosphère étouffante que son père fait régner dans leur famille : Long way home de Peter Sollett dresse le portrait sensible de plusieurs teen agers latinos du quartier du Lower East Side à New York)

Un cinéma latino ?
Depuis peu, quelques cinéastes d’origine hispanique ont réussi à réaliser leurs propres films : Greg Nava a tourné Mi Familia, Edward James Olmos American Me, Cheech Marin American Chicano. Mais les préjugés du système des studios ne leur permettent pas vraiment de développer une vision renouvelée de leur communauté. Selon Raymond Paredes, professeur de littérature à l’UCLA, « Hollywood regarde cette culture de façon étroite, essentiellement en termes de violence urbaine, d’exotisme culturel et d’accents prononcés ». Dans La Bamba (1986) qui raconte la vie du rocker Richie Valens, le héros est une caricature de chicano anglophone, surtout désireux de s’intégrer au plus vite : il ne parle pas espagnol et ne s’indigne pas outre mesure d’avoir à abandonner son patronyme trop typé…Son seul emprunt à sa culture d’origine est la fameuse chanson, qui donne son titre au film et qui connut effectivement un immense succès…Le film de R. Rodriguez, El Mariachi (1997) semble passer en revue les clichés habituels sur la culture chicano, en particulier l’érotisme et la violence…
On peut cependant nourrir quelque espoir sur l’évolution de l’image des Latinos. La communauté hispanique devient trop importante pour qu’on la choque par une image excessivement péjorative. Sans doute au nom du « politiquement correct », elle est plus « ménagée » que par le passé : dans le dernier film de John Singleton, Shaft affronte un dealer latino pervers à souhait mais sa principale adjointe est aussi une hispanique…Les succès d’acteurs comme Antonio Banderas ou Jennifer Lopez confirment qu’il est possible que des artistes latinos réussissent le cross-over (plaire à un public plus large que sa propre communauté). On peut ainsi penser que le cinéma américain, qui a finalement donné un espace aux cinéastes afro-américains, saura aussi s’ouvrir à la culture hispanique.. De ce point de vue, la carrière de Luiz Valdez est encourageante. Il commence par travailler au sein du Teatro Campesino qui raconte les luttes des braceros des années 1960 : par la suite, il devient auteur de théâtre (Zootsiut en 1977, sur les dandys mexicains d’après guerre) puis scénariste (La Bamba, en 1987). Il a entrepris l’écriture d’un film sur le syndicaliste César Chavez : mais il ne veut pas entendre parler d’un traitement du sujet par les grands studios d’Hollywood: « il connaît leur traitement des luttes des travailleurs, indécent à l’exception des Raisins de la colère » (Spike Lee avait eu la même démarche en réalisant Malcom X, refusant qu’un cinéaste blanc s’empare du sujet…).
La communauté hispanique peut maintenant espérer un traitement cinématographique plus digne de sa culture. Du bandido mal rasé au Latino en lutte, le chemin parcouru est déjà long. Sans doute le temps est-il venu d’un cinéma plus autobiographique, qui racontera les destins singuliers d’une communauté si diverse, une façon de s’éloigner définitivement des personnages trop stéréotypés.

Une filmographie sélective :
Le sel de la terre, Herbert Biberman, 1953
La soif du mal, Orson Welles, 1955
Police frontière, Tony Richardson, 1981
La Bamba, Luis Valdez, 1986
Milagro, Robert Redford , 1987
El Mariachi, Robert Rodriguez, 1993
Lone Star, John Sayles, 1996
Bread and Roses, Ken Loach, 2000
Traffic, Steven Soderbergh, 2001
Long way home, Peter Sollett, 2003

Les représentations de l’Arabe dans le cinéma français : des « salopards » aux beurs…

(cet article a été rédigé pour le dossier du film L’Esquive)

   En réalisant L’esquive, Adellatif Kechiche propose une image presque idyllique de la jeunesse immigrée : des beurs et des beurettes d’aujourd’hui interprétant une pièce du répertoire classique, sous la houlette d’une enseignante dévouée et passionnée… Cette vision pourrait apparaître presque comme un cliché, trop républicaine pour être vraie. Elle traduit en tout cas une nette évolution de la représentation de l’immigré arabe dans le cinéma français, depuis les années 1930 jusqu’à nos jours. Comme l’a relevé Michel Cadé (L’histoire de France au cinéma), le cinéma hexagonal s’est surtout intéressé à la figure de l’immigré en période de crise, à savoir pendant l’entre-deux guerres et lors des années 1970 (ces deux époques ont des points communs : crise sociale et économique, montée de l’extrême droite, poussée de fièvre xénophobe). Mais l’image de l’Arabe à l’écran a quand même beaucoup évolué, ne serait-ce que parce que certains cinéastes eux-mêmes issus de l’immigration, se sont intéressés au sujet au cours des dernières années (et Kechiche est bien sûr l’un d’entre eux)…

Les années 30 : « une xénophobie permanente »
A cette époque, la représentation de tout ce qui est étranger, dans le sens le plus large, est clairement liée aux angoisses du temps. Comme on le sait maintenant, les idées de la Révolution nationale ont précédé de plusieurs années, l’installation du régime du maréchal Pétain en 1940 (cf notamment L’opinion publique sous Vichy, de Pierre Laborie ou Les années souterraines (1937-1947) de Daniel Lindenberg). Dans le cinéma, François Garçon (De Blum à Pétain) et Jean Pierre Bertin Maghit (Le cinéma sous l’Occupation) ont confirmé la validité de cette thèse. Le premier auteur parle « d’une xénophobie permanente » dans les films des années 1930, même-peut-être surtout- dans les productions les plus anodines.
Il existe ainsi un cinéma antisémite « populaire », qui, sur un ton soit-disant humoristique, débite tous les poncifs du discours contre les Juifs (par exemple dans la série Levy et Cie). Ces Messieurs de la Santé, de Pierre Colombier (1934) évoque clairement les scandales financiers de l’entre deux guerres, et notamment celui de Stavisky (dans le film, le personnage de Schwartz, usurier juif venu d’Europe centrale est particulièrement repoussant). Plus généralement, le cinéma français affiche une méfiance vigilante envers les étrangers, surtout ceux venus s’installer en France. Même dans Les disparus de Saint Agil de Christian-Jacque (1938), l’obsession xénophobe de M. Donnadieu semble correspondre à un sentiment profond (« les étrangers, je ne les aime pas », « les étrangers, c’est la guerre ») : certes, ce personnage paranoïaque est ridiculisé et « l’étranger » par excellence, incarné par Erich Von Stroheim, est finalement innocenté: reste que le malaise demeure. Dans certains films de Sacha Guitry (En remontant les Champs Elysées de 1938, Ils étaient neuf célibataires en 1939), les répliques des personnages sont sans ambiguïté : « nous avons toujours eu en France la fâcheuse tendance d’accueillir chez nous les étrangers qui ne nous étaient pas absolument nécessaires». Un vendeur de journaux pousse ce cri du cœur : « on va quand même pas se laisser envahir »…
Dans un tel contexte, on imagine bien que le traitement des personnages maghrébins ne va pas faire exception, d’autant qu’à l’époque les Arabes ne sont pas encore des immigrés mais des sujets de l’Empire. En fait, le cinéma colonial prend soin d’éviter de donner trop de consistance aux personnages indigènes, qui pourraient exprimer un malaise (en fait, l’époque est alors troublée en Afrique du Nord, comme en témoignent la révolte dans le Rif marocain ou le mouvement de Messali Hadj, L’Etoile nord-africaine : les tournages des films tournés au Maghreb doivent obtenir l’autorisation des autorités coloniales). A l’inverse de l’Européen conquérant, les Arabes ne sont représentés que par « quelques djellabas fantomatiques ». Sylvie Dallet relève que le cinéma colonial de l’époque met en scène avant tout « un espace dans lequel l’indigène, filmé comme un animal, se déplace mystérieusement et que le colon découvre avec précaution ». Les personnages indigènes sont peu crédibles : Annabella en improbable bédouine dans La Bandera, ou l’antipathique inspecteur Slimane dans Pépé le Moko, interprété par Lucas Ledoux. L’Afrique du nord semble le refuge des garçons perdus, des criminels en fuite (Jean Gabin dans Pépé le Moko ou La Bandera réalisés par Julien Duvivier, Pierre-Richard Wilms dans Le Grand Jeu de Jacques Feyder) : la rédemption passe souvent par le combat contre les « salopards », c’est à dire les indigènes en révolte contre le colonialisme français…

Le temps du silence
Des années 1950 aux années 1970, la filmographie sur le sujet se réduit sensiblement, alors même que les flux migratoires venant du Maghreb ou du Sud de l’Europe prennent de l’ampleur. Cette situation paradoxale peut s’expliquer par le climat d’optimisme qui règne à l’époque des « trente Glorieuses » : la France, en pleine expansion économique, peut se permettre d’accueillir et parfois même d’intégrer les travailleurs migrants. Elle a de toute façon besoin de main d’oeuvre, alors que la génération du baby-boom n’est pas encore en âge de travailler. Les immigrés ne posent pas de réels problèmes et de toute façon, on est convaincu qu’ils repartiront bientôt dans leurs pays d’origine. Et puis la guerre d’Algérie qui s’achève en 1962, créé un climat particulier : comme l’a bien montré Benjamin Stora (La Gangrène et l’oubli en 1992, Imaginaires de guerre en 1997), les rapports avec l’Algérie sont très marqués par le conflit qui s’est terminé dans une incompréhension réciproque et une souffrance indicible : le «travail de deuil » a eu du mal à démarrer et le cinéma français a bien sûr souffert de ce malaise persistant, quand il a fallu aborder franchement la question de la représentation des personnages arabes.
Malgré tout, quelques films, parfois militants et souvent généreux, s’intéressent à ces immigrés encore si discrets. En 1970, Michel Drach réalise Élise ou la vraie vie, tirée du roman de Claire Etcherelli. Le film raconte l’histoire d’amour difficile entre une Française, Elise, interprétée par Marie-José Nat et d’Areski, membre du FLN (Mohamed Chouikh). Le réalisateur évoque notamment l’incompréhension entre les deux communautés, leur intolérance réciproque (Michel Drach avance même qu’à l’occasion, la classe ouvrière peut se montrer raciste, idée alors peu politiquement correcte). Pour sa part, Yves Boisset réalise en 1975 Dupont Lajoie, au temps du giscardisme triomphant, alors que les premières mesures sont adoptées pour restreindre l’immigration(en même temps qu’est instituée l’aide au retour). Le cinéaste, avec son efficacité habituelle, dénonce violemment le racisme sournois du petit-bourgeois franchouillard, incarné par Jean Carmet. Il va jusqu’à justifier une sorte de légitime défense des immigrés contre les agressions racistes dont ils sont victimes ( à la fin du film, l’immigré injustement mise en cause par Carmet, vient se faire justice lui-même). Certes, la caricature est sans nuances mais à sa sortie, le film de Boisset a été salué pour son courage, à une époque où le cinéma français se risquait rarement à aborder des sujets aussi sensibles.

Le retour de l’étranger
La situation change au cours de la décennie suivante, alors que la crise économique commence à produire ces premiers effets, en particulier sur l’emploi et que la législation sur l’immigration est de plus en plus restrictive. L’immigré fait une rentrée discrète mais réelle dans le cinéma français des années 1980, comme si on était bien obligé de prendre conscience de son existence.
D’abord, l’immigré-et en particulier l’Arabe- est cantonné à un rôle secondaire : il sort de l’ombre et cette ombre est plutôt menaçante. Les films policiers en particulier ne manquent pas de personnages maghrébins qui opèrent dans les bas-fonds des grandes cités. La Balance de Bob Swain (1982), Le grand Frère de Francis Girod (1982), Tchao Pantin de Claude Berri (1983), Les Ripoux de Claude Zidi (1984), Police de Maurice Pialat (1985), Ripoux contre Ripoux (1990). Dans ces films, les immigrés le plus souvent arabes sont des délinquants, des voyous, des trafiquants de drogue. La bonne volonté de ces cinéastes n’est en général pas en cause (dans Le Grand Frère, Girod prend soin aussi de présenter des personnages maghrébins sympathiques, dignes d’amitié et même d’amour) et ils peuvent toujours invoquer « la réalité des faits et des chiffres » (il y a des délinquants arabes). Reste que « le choix de l’immigré n’est pas innocent, quand il s’agit de mettre en scène des personnages négatifs » (Michel Cadé). Comme le raconte Saïd Taghmaoui, l’un des interprètes de La Haine, « quand j’étais petit, dans les films, les Arabes étaient soit voleurs, soit dealers, jamais de héros qui nous ressemblait ». cette représentation de l’immigré présente le risque de conforter le sophisme du racisme primaire : il y a des délinquants immigrés donc tous les immigrés sont délinquants. On retrouve ce type de problème lorsqu’un cinéaste comme Gérard Blain veut dénoncer l’intolérance d’une famille musulmane : dans Pierre et Djemila (1987), il raconte l’amour impossible entre un jeune Français et une adolescente algérienne. Les responsabilités sont clairement établies (le frère de Djemila fait respecter l’honneur de sa famille en tuant Pierre) et les différences culturelles semblent insurmontables. Certes, une telle situation peut advenir mais en quoi est-elle exemplaire du comportement de toute une communauté?
L’immigré fait aussi son entrée dans un genre cinématographique plus souriant, la comédie, et en particulier dans les films réalisés par les héritiers du café-théâtre, comme Michel Blanc ou Josiane Balasko. Ces cinéastes, souvent inspirés par un antiracisme bon enfant (c’est à cette époque que l’organisation SOS Racisme lance la campagne « Touche pas à mon pote ») présente des personnages immigrés plutôt sympathiques et charmeurs (Isaak de Bankolé dans Black Mic Mac de Thomas Gilou ou Les Keufs de Josiane Balasko, Smaïn dans L’œil au beurre noir de Serge Meynard). Leur origine peut être un handicap (Smain a bien du mal à obtenir un logement…) mais il est aussi un stimulant pour s’intégrer dans la société française. Mais cette image de l’immigré est encore réductrice. Quelques personnages « black » de films récents évoquent irrésistiblement le « bon nègre » des publicités Banania, toujours souriant et enjoué. Certains cinéastes ont tenté de nuancer leur approche, en présentant une image plus équilibrée. Dans La Haine de Mathieu Kassowitz (1995) ou Raï de Thomas Gilou (1995), les personnages immigrés sont certes de petits délinquants, mais ils ne sont pas les seuls. Les jeunes défavorisés, « français de souche » partagent leur mode de vie : dans le film de Jean-Claude Brisseau, De bruit et de fureur tourné en, 1987, « les ethnies sont totalement mêlées dans la vie de tous les jours comme dans la délinquance » (Michel Cadé).

Le regard de l’intérieur
Depuis les années 1980, des cinéastes ont apporté un regard bien particulier sur le sujet : ce sont ceux issus directement de l’immigration, qu’ils soient de le première ou de la deuxième génération. Ils réalisent des films largement inspirés de leur propre expérience (Medhi Charef, Mahmoud Zemmouri, Merzak Allaouache dans un premier temps, Karem Dridi, Malik Chibane, Adellatif Kechiche, Yamina Benguigui, Bourelm Guerdjou, Rabah Mauer-Zaïbeche ou Chad Chenouga plus récemment…). On peut rajouter à cette liste non exhaustive des cinéastes comme Christohpe Ruggia (Le Gone du Chaâba) ou Philippe Faucon (Samia), qui se sont inspirés de l’histoire d’immigrés de la deuxième génération pour écrire leurs scénarios (le roman autobiographique d’Azouz Begag pour le premier, et le récit de Soraya Nini « Ils disent que suis une beurette »).
Ainsi, Medhi Charef, qui réalise Le thé au harem d’Archimède en 1984, est arrivé en France très jeune et a vécu de longues années dans les cités de Nanterre et de Gennevilliers, qu’il évoque dans son film. Malik Chibane dans Hexagone (1992) décrit l’ambiance qu’il a bien connu dans son adolescence à Goussainville, dans une banlieue proche de Paris. Dans Wesh Wesh, Rabah Ameur-Zaïmeche s’est clairement inspiré de la vie dans la cité des Bosquets à Montfermeil où il a grandi (il a d’ailleurs impliqué sa famille et ses copains dans le tournage…). La plupart de ces cinéastes ont eu du mal à monter leurs projets car leurs sujets rebutaient les producteurs. Medhi Charef a longtemps travaillé en usine avant d’écrire son histoire et de la porter à l’écran (il a été fortement encouragé par Costa-Gavras et sa femme, productrice du film). Mahmoud Zemmouri, qui fait des études de cinéma, doit attendre plusieurs années avant de tourner son premier long-métrage. Malik Chibane patiente six ans avant de réaliser Hexagone (le film est interprété par des acteurs non professionnels et le CNC lui a refusé l’avance sur recettes).
Ces films ont d’abord le souci de rendre compte de la vie quotidienne des immigrés, telle qu’on la voyait peu dans le cinéma français jusque là . Un critique écrit à propos de Douce France, le film de Malik Chibane, « les personnages se révèlent le mieux au moment où ils ne font rien qui soit en rapport avec l’intrigue, dans leurs gestes les plus anodins, les moments « vides » de leur existence ». Dans Hexagone déjà, Chibane excelle à évoquer ces « petits riens » du vécu des immigrés, mal connu du public français. Il se livre à une explication très pédagogique de la fête du Mouton (même idée dans Le Gone du Chaâba, inspiré par le roman Azouz Begag, quand Christophe Ruggia évoque la circoncision du jeune héros). La plupart de ces réalisateurs ne manquent pas de rappeler quelques dures réalités à propos du sort des immigrés en France depuis les années 1960. Plusieurs de ces films évoquent bien la difficile intégration des premiers immigrés algériens venus à la fin des Trente Glorieuses (Vivre au Paradis se déroule dans le bidonville de Nanterre et fait allusion à la répression de la célèbre manifestation du 17 octobre 1961 à Paris : Inch Allah Dimanche raconte les difficultés qu’éprouve Zouina, tout juste débarquée d’Algérie, et qui vient rejoindre son mari avec ses deux enfants dans une petite ville de Picardie. Plus récemment, Rabah Ameur-Zaïbeche évoque dans Wesh Wesh le problème de la double peine (le héros de son film est condamné à cinq ans de prison et à l’expulsion vers l’Algérie). Cette difficulté à vivre et parfois à survivre est aussi présente dans les deux films d’Abdellatif Kechiche. Dans La Faute à Voltaire, le personnage principal , Jallel, est toujours vulnérable. Le film « s’ouvre et se ferme sur la stricte brutalité du réel telle que peut l’éprouver un émigré maghrébin le jour de son arrivée sur le territoire français puis lors de l’expiration de son autorisation de séjour » (Jacques Mandelbaum, Le Monde). Même dans L’esquive, qui semble souvent se situer « ailleurs », une séquence rappelle brutalement la réalité de la vie : Lydia et ses amis sont interpellés sans ménagement par une patrouille de policiers… Ces cinéastes se défendent d’en rajouter. Medhi Chraef explique à propos du Thé au harem : « je n’ai pas voulu faire un drame social et misérabiliste, j’ai préféré une chronique allègre plutôt qu’un film accusateur conçu pour choquer le spectateur (…) Les immigrés, quand ils rentrent chez eux, ce n’est pas pour comploter contre les Français. Ils vivent comme tout le monde ». Cette idée est reprise par Karem Dridi, quand il parle de son film Bye Bye : « j’ai voulu décrire une famille arabe en allant plus loin que la sympathie, pour que n’importe quel spectateur puisse s’identifier à cette famille ».
Ces réalisateurs évoquent aussi les solidarités inter-ethniques qui existent dans les cités : souvent, le héros maghrébin est flanqué d’un alter-ego « 100% français ». Le personnage principal de Thé au harem, Madjid, est inséparable de Pat, jeune Français d’origine modeste. Dans Bye Bye, Ismael fraternise avec Jacky, son collègue de travail, Moussa et Jean-Luc sont associés dans Douce France. Dans le premier film de Kechiche, Jallel qui débarque dans un foyer pour hommes, est vite adopté par une bande de paumés chaleureux et solidaires. Michel Cadé peut ainsi écrire « qu’au cinéma, du moins, la banlieue est facteur d’intégration (…) C’est dans la délinquance partagée avec les Français de souche que l’immigré s’agrège à la communauté qui le reçoit ». Et en tout cas à l’écran, les couples « mixtes » ne sont pas rares… Sans doute, ce cinéma est-il un peu trop optimiste quand il décrit une intégration en marche. Reste que les enquêtes de certains historiens ou démographes comme Emmanuel Todd ou Michèle Tribalat ont tendance à conforter l’image d’une communauté immigrée plus ouverte qu’on le suppose souvent (en tout cas, cette vision s’oppose clairement à celle des cinéastes afro-américains, comme Spike Lee, qui concluent pour les États-Unis à l’impossibilité irréductible du melting pot).
La plupart des films tournés par ces cinéastes présente aussi des modèles familiaux à la dérive. Les personnages féminins et en particulier les mères sont valorisés alors que la démission des pères est souvent évoquée (ceux qu’on appelle les souffri, parce qu’ils n’arrêtent pas de répéter « qu’ils ont beaucoup souffert »…). Malika, dans Le Thé au harem est presque une sainte : dévouée, travailleuse, généreuse… Le père de Madjid est presque inexistant, gravement diminué par un accident du travail. Dans le film de Karem Dridi, Bye Bye, la tante d’Ismaël porte la famille à bout de bras : elle fait travailler ses filles et fume en cachette pour faire semblant de respecter la tradition religieuse…. D’ailleurs, en général, les hommes mûrs ont rarement le beau rôle. Dans Bye Bye, l’oncle tente de faire preuve d’autorité et le père d’Ismaël et de Mouloud n’est qu’une voix lointaine qui sermonne en vain ses fils par téléphone. La figure maternelle, très présente, est même parfois envahissante. Dans Le Thé à la menthe, Hamoud, petit frimeur de Belleville est bien embarrassé quand sa mère débarque du bled pour le remettre dans le droit chemin.
Mais ces figures féminines ont aussi évolué depuis les années 1980. Abbas Fahdel écrivait en 1990 à propos des premiers films de réalisateurs issus de l’immigration : « une pudeur, typiquement arabe, semble empêcher ces cinéastes d’évoquer la femme autrement que sous les traits de la mère (…) Le cinéma beur n’a pas encore donné à la question de l’émancipation de la femme immigrée la place qu’elle mérite ». De fait, il semble bien qu’il ait été entendu par les metteurs en scène qui ont travaillé depuis cette époque. Ainsi, dans les films qui se déroulent dans les années 1960-1970 (Vivre au Paradis, Inch Allah Dimanche), les réalisateurs montrent bien la situation en porte à faux de ces femmes arabes, coincées entre tradition et désir d’émancipation (Nora dans le premier et Zouina dans le second). Face au désarroi de leurs femmes, leurs époux se réfugient souvent dans le mutisme ou la violence domestique. Dans un film plus récent comme Samia, c’est le grand frère Yacine qui reprend à son compte l’autorité masculine sur sa mère et ses sœurs. Et il le fait avec d’autant plus de hargne qu’il est lui-même constamment humilié et rejeté par la société française. Dans les films les plus récents, ce sont bien les jeunes filles maghrébines qui « font bouger les choses » : dans les couples, ce sont souvent elles qui font les premiers pas et mettent les hommes devant leurs responsabilités (Nacera dans Hexagone, Yasmine dans Bye Bye, Samia ). Elles sont les plus intéressées à s’émanciper des traditions alors que les garçons sont souvent empêtrés dans leurs contradictions (ils ne sont pas sûrs de vouloir assumer le rôle que leur assigne leur « culture » mais ils n’en refusent pas toujours les avantages…). Certains d’entre eux comptent d’ailleurs sur leurs compagnes pour s’en sortir (Slimane conclut à la fin d’Hexagone, reprenant la phrase du poète : « la femme est l’avenir de l’homme »). Sur ce plan, L’esquive est comme un modèle : ce sont les filles, Lydia, Frida, Nanou qui mènent le bal, s’affirment, s’emportent… Krimo s’enferme dans ses inhibitions : son ami Fathi tente d’assumer, avec quelle maladresse, le rôle de l’homme qui rétablit de l’ordre dans tout ce mic-mac sentimental mais ses initiatives sont vaines… Isabelle Reigner dans Le Monde relève : « ce film, peuplé de filles solaires qui marchent comme John Wayne, se réunissent sur un banc comme un gang en conseil de guerre, pourrait être vu comme un manifeste féministe ». Certes, cette émancipation supposée des jeunes filles issues de l’immigration peut sembler irréaliste à certains, au vu de certaines évolutions récentes dans les banlieues. Reste qu’on retrouve bien dans ces films, les idées défendues par des organisations comme « Ni putes ni soumises ». Au bout du compte, on sent bien que les structures familiales de ces communautés ont été mises à rude épreuve au contact de la société française, qui fascine et rejette à la fois. En tout cas, le retour au pays est rarement envisagé sérieusement (voir les réactions de Mouloud dans Bye Bye quand son père lui intime l’ordre de revenir au bled) et la France a toujours le même pouvoir d’attraction pour ceux qui vivent de l’autre côté de la Méditerranée : Saïd, le héros de Bab El Oued City, le film de Merzak Allouache, ne rêve que de s’embarquer pour Marseille.
Certes, le cinéma « vu de l’intérieur » a aussi ses limites : il est souvent difficile de réussir en même temps l’évocation convaincante du milieu immigré et une fiction bien ficelée qui fasse vivre des personnages et qui ne se réduise pas à un documentaire sociologique. Medhi Charef s’est vu reprocher une certaine ambiguïté à propos du Thé au harem : « cette hésitation entre deux registres (réalité/romanesque) est le défaut le plus grave du film : on ne veut pas parler de racisme mais il est présent à chaque plan. A force de ne pas choisir entre la prédominance des souvenirs, l’aspect vécu, le message politique, Medhi Charef avec les meilleures intentions du monde, réussit à faire un film qui met le spectateur mal à l’aise parce qu’on ne sait pas exactement sur on quoi on joue » (Jacqueline Nacache). De même, certains critiques ont estimé que Chibane avait raté son deuxième film Douce France : ils lui reprochent le « décalage entre le sujet choisi (la vie d’immigrés de plusieurs générations) et son traitement irréaliste. Contre toute attente, la banlieue devient le cadre d’un conte de fées qui n’arriverait jamais à s’imposer». On peut d’ailleurs remarquer que ces cinéastes éprouvent des difficultés à sortir de la veine autobiographique (Medhi Charef francise son personnage de Miss Mona, prostitué et travesti, alors que le modèle était l’un de ses amis arabes : le rôle est interprété par Jean Carmet). On peut aussi estimer que ces cinéastes ne se sont pas encore attaqués à certains sujets sensibles, comme la montée de l’intégrisme (et en particulier la situation faite aux femmes), l’antisémitisme qui renaîtrait dans certains milieux. Bref une certaine timidité quand il s’agit d’aborder des problèmes qui font aujourd’hui débat. Mais il est sans doute malvenu de de faire la leçon à ces jeunes réalisateurs alors que le cinéma français a pris tant de temps à s’intéresser « au passé qui ne passe pas » (outre Vichy, on pourrait d’ailleurs évoquer la façon dont les cinéastes ont parlé de la guerre d’Algérie dans notre pays).
D’autant que certains de ces films récents ont réussi justement à être autre chose que du «ciné-beur». Comme l’écrivait encore Abbas Fahdel il y a une dizaine d’années, «l’idéal serait un cinéma qui ne renvoie pas les beurs à leur différence mais qui les montre en tant qu’individus et non pas en tant que communauté». Et il semble bien que ce pari soit en passe d’être tenu. Bye Bye par exemple est salué par la critique comme une réussite : le film de Karem Dridi réussit à conjuguer plusieurs registres, « commencé comme une chronique réaliste et quotidienne, le film est traversé par un souffle romanesque de plus en plus insistant » (Stéphane Bouquet). Beaucoup ont aussi apprécié les qualités du précédent film de Kechiche, La Faute à Voltaire, qui réussit à faire du rôle interprété par Sami Bouajila un vrai personnage, complexe et qui évolue. Selon Jacques Mandelbaum, le réalisateur a fait du clandestin Jallel, « un héros de plein droit en territoire cinématographique français». Quant à L’esquive, Kechiche explique bien ce qu’il a voulu faire : « j’essaie de regarder les individus au delà de leur sexe, de leur race ». Et pour lui, le moyen privilégié est cette langue si particulière qui «démystifie d’une certaine manière les idées de race, de condition sociale, de sexe, de rapport de force de tout genre». On n’est bien sûr pas obligé d’être entièrement d’accord avec les déclarations du cinéaste : reste qu’en sortant du film, et sans en oublier certains enjeux sociaux ou politiques, on est bien persuadé d’avoir assisté à une comédie, quelque soit l’origine de ses interprètes. En cela, on peut penser que l’immigré est en train de trouver sa place dans le cinéma français : ni stéréotype négatif, ni figure emblématique, il est devenu un personnage à part entière (il est d’ailleurs encourageant de constater que des acteurs maghrébins comme Roschdy Zem ou Sami Bouajila, se voient enfin proposer des rôles qui les changent de leurs personnages stéréotypés d’ « arabes de cinéma »…).

   Ainsi, depuis les années 1980, le cinéma français s’est à nouveau intéressé au personnage de l’immigré, et en particulier de l’Arabe. Sa représentation un moment a été ambiguë, car il était souvent associé à la délinquance. Mais les jeunes cinéastes en particulier ceux d’origine maghrébine, ont apporté une vision plus exacte et nuancée des communautés immigrées. Les personnages de leurs films sont plus étoffés, leurs descriptions de la vie quotidienne souvent très réussies. Alors que les réalisateurs américains et italiens par exemple avaient déjà abordé ce thème, le cinéma français est en train de combler son retard. Des cinéastes xénophobes des années 1930 aux réalisateurs immigrés de la deuxième génération, on peut mesurer le chemin parcouru et saluer la vitalité de ce cinéma (cf filmographie en annexe). En ces temps d’intolérance, les films de Dridi, Chibane, Kechiche et quelques autres ont des vertus pédagogiques que les productions d’avant guerre n’avaient sûrement pas…

 

FILMOGRAPHIE SÉLECTIVE :
Les années trente
Le grand Jeu, Jacques Feyder, 1934, 120 mn
avec Pierre-Richard Wilms, Marie Bell, Françoise Rosay, Charles Vanel
La Bandera, Julien Duvivier , 1935, 100 mn
avec Jean Gabin, Robert Le Vigan, Annabella
Pépé le Moko, Julien Duvivier, 1937, 93 mn
avec Jean Gabin, Mireille Balin…

L’antiracisme des années 1970
Élise ou la vraie vie, Michel Drach, 1969, 104 mn
avec Marie-José Nat, Mohamed Chouikh
Dupont Lajoie, Yves Boisset, 1974, 99 mn
avec Jean Carmet, Isabelle Huppert…
L’œil au beurre noir, Serge Meynard, 1987, 90 mn
avec Samïn, Pascal Legitimus, Julie Jezéquel

Le cinéma des réalisateurs issus de l’immigration
Prends 10 000 balles et casse-toi, Mahmoud Zemmouri, 1981, 90 mn
avec Fawzi, Yves Neff
Le Thé au harem d’Archimède, Medhi Charef, 1984, 110 mn
avec Kader Boukhanef, Remi Martin
Bâton rouge, Rachid Bouchared, 1985, 90 mn
avec Jacques Penot, Pierre-Loup Rajot
Hexagone, Malik Chibane, 1993, 85 mn
avec Jalil Naciri, Farid Abdedou
Bye-Bye, Karem Dridi, 1995, 105 mn
avec Sami Bouajila, Philippe Ambrosini
Raï, Thomas Gilou, 1994, 89 mn
avec Tabtah Cash, Samy Naceri
Douce France, Malik Chibane, 1995, 100 mn
avec Hakim Saheaoui, Fréderic Diefenthal
Salut Cousin, Merzak Allouache, 1996, 98 mn
avec Gad Elmaleh, Mess Hattou
Le Gone du Chaâba, Christophe Ruggia, 1998, 96 mn
avec Bouzid Negnoug, Mohamed Fellag
Vivre au paradis, Bourlem Guerdjou, 1999, 95 mn
avec Roschdi Zem, Fadila Belkebla
La faute à Voltaire, Abedllatif Kechiche, 2001, 130 mn
avec Sami Bouajila, Aure Atika, Elodie Bouchez, Brunot Lochet
Inch Allah Dimanche, Yasmine Benguigui, 2001, 108 mn
avec Fejria Deliba, Zinedine Soualem
Samia, Philippe Faucon, 2001, 73 mn
avec Lynda Benahouda, Mohamed Chaouch
17 rue Bleue, Chad Chenouga, 2001, 95 mn
avec Lysiane Meis, Abdel Halis
Wesh Wesh, Rabah Ameur-Zaïmeche, 2002
avec Rabah Ameur-Zaïmeche

Bibliographie :
-Cinémas de l’émigration 3, dossier réuni par Christian Bosseno, Cinémaction n°24, 1983
Cinémas métis, de Hollywood aux films beurs, Cinémaction n°56, 1990
La marginalité à l’écran, Cinémaction n°91, 1999
-6° festival international du film d’Histoire de Pessac : Les émigrants, 1995
L’immigration et l’opinion en France sous la V° république, Yvan Gastaut, Seuil, 2000

Dossiers pédagogiques
Bye-Bye (dossier Les Grignoux)
Bye-Bye (dossier RCA)
Le Gone du Chaâba (dossier Les Grignoux)
-Le Gone du Chaâba (dossier RCA)
-Salut Cousin (dossier Les Grignoux)
-Salut Cousin (Avant scène n° 457)

Barry Levinson, l’audace maitrisée

(cet article a été rédigé pour le dossier du film Des Hommes d’influence)

    Le réalisateur des Hommes d’influence n’est certes pas un des grands maîtres du cinéma américain contemporain et son œuvre ne se situe pas en marge du système hollywoodien…Mais à l’intérieur de ce cadre qu’il connaît bien, il fait preuve s’une certaine originalité qui mérite d’être relevée, dans le choix et le traitement des sujets qu’il aborde.

   Ses débuts dans le milieu cinématographique sont très classiques. Né à Baltimore, il fait ses études à l’American University of Washington puis gagne la Californie. Il fait ses premiers pas dans les studios de Los Angeles, en tant qu’acteur et scénariste, en particulier à la télévision. Il travaille avec Mel Brooks dans deux films (La dernière folie de Mel Brooks, Le grand frisson), puis avec Norman Jewison (Justice pour tous, Les meilleurs amis), Richard Donner (Rendez vous chez Max) et Howard Zieff (Faut pas en faire un drame). Alors que les « films d’ados » sont à la mode (en1973, énorme succès d’American Graffiti de George Lucas), Barry Levinson se lance tardivement dans la mise en scène, en réalisant en 1982 un film semi-autobiographique, Diner, avec des acteurs prometteurs comme Mickey Rourke ou Ellen Barkin (c’est l’ histoire de quelques adolescents prolongés de Baltimore, qui ont du mal à grandir dans l’Amérique des années 50…). Levinson reprendra cette inspiration personnelle dans Les filous (Tin Men), tourné en 1987. Il a également en projet une chronique familiale très autobiographique à propos de l’histoire d’émigrés polonais entre1918 et 1960, et qui devrait s’intituler The Family

Une carrière conforme
La réussite de Diner lance sa carrière hollywoodienne qui se déroule de manière bien conformiste, ponctuée de plusieurs succès commerciaux (surtout Good Morning Vietnam et Rain Man) et de récompenses officielles (en 7 ans, il réalise 6 films et… obtient 8 nominations aux Oscars : il reçoit l’Oscar du meilleur réalisateur en 1988 pour Rain Man). Il y eut quelques échecs : Les filous ne reçoit l’audience méritée, Sleepers, qui traite de la pédophilie dans les maisons de redressement, obtient au succès honorable grâce à son casting ; Sleepers (1997), qui est l’adaptation d’un roman de Michael Crighton, est une déception. Levinson exerce aussi une activité de producteur (parmi les plus notables, Donnie Brasco de Mike Newell, surtout The Second Civil War de Joe Dante, qui traite un sujet proche de celui des Hommes d’influence, mais sur un ton plus grinçant…).

Un savoir-faire hollywoodien
De ce parcours inégal, on peut d’abord retenir l’éclectisme du cinéaste. Il a déjà exercé toutes les professions du cinéma : il ne s’est pas contenté de mettre en scène, mais il a été aussi acteur, scénariste, producteur…Autant dire qu’il maîtrise les différents aspects professionnels de la machine hollywoodienne. Levinson a aussi abordé des genres très divers : il commence avec un film autobiographique mais s’intéresse à d’autres thèmes : l’aventure (Le secret de la pyramide), la guerre (Good Morning Vietnam), le thriller torride (Harcèlement), la science-fiction (Sphère)…Il sait trouver les sujets susceptibles de plaire au public, mais souvent avec un léger décalage : comme nous l’avons déjà dit, son premier film fait partie d’un genre en vogue dans les années 1970-1980, Good Morning est un faux film de guerre, Rain Man, un faux road movie…Harcèlement est un film malin (racoleur ?) qui exploite la sensualité des deux acteurs vedettes, Michael Douglas et Demi Moore…A ce propos, Levinson sait toujours s’assurer d’une distribution d’acteurs prestigieux, qui permet d’espérer un bon succès commercial. La liste est impressionnante : Richard Dreyfuss, Al Pacino, Robin Williams, Robert de Niro, Dustin Hoffman et plus récemment Sharon Stone. De façon curieuse pour un ex-scénariste, il avoue d’ailleurs plus se reposer sur ses personnages que sur les scénarios qu’il développe…

 The Levinson Touch
Mais, Levinson n’est pas seulement un habile « faiseur » : il est aussi intéressant d’évoquer sa manière de traiter des sujets à la mode, en prenant des risques calculés. Ainsi, Good Morning n ‘est pas le nième film sur cette « sale guerre »…Comme l’explique le réalisateur, il a aimé « le fait que l’on parle de ces évènements, par un autre point de vue que celui des champs de bataille ou des bas quartiers de Saigon ». Ce film (lui) « permettait de faire comprendre que ce qu’on appelait l’ennemi était d’abord composé d’individus ». Et de fait, c’est à l’époque un des seuls films américains qui représentent des personnages vietnamiens sans tomber dans le cliché et la caricature. De même, le sujet de Rain Man détonne dans la production hollywoodienne de l’époque. « Au diable les trains, les hélicoptères, la mafia, le FBI, les carambolages, tous ces ingrédients que nous injectons dans les films parce que nous avons peur de faire des films sur les individus eux-mêmes », déclare le cinéaste au moment de la sorite du film. Certes, le personnage d’autiste interprété par Dustin Hoffman, est très « présentable ». Reste que le thème était difficile à traiter et que le cinéaste montre une réelle sensibilité…
Levinson fait preuve du même instinct en réalisant Des hommes d’influence avant…l’affaire Lewinsky. D’ailleurs, quand il entend parler du Monicagate, le réalisateur est estomaqué : « j’étais abasourdi ! Halluciné ! J’ai pensé qu’on aurait dû pousser le bouchon encore plus loin, puisque la réalité nous avait déjà dépassés. C’était même un peu jubilatoire, parce que cette histoire vraie a rendu mon film encore plus crédible. C’est allé bien plus loin que j’avais pu l’imaginer ». En fait, le cinéaste s’est inspiré du roman de Larry Beinhart, American Hero, qui évoque surtout la guerre du Golfe, idée qui n’est pas reprise dans le scénario. Levinson raconte : « ce qui me titillait, c’était de montrer avec quelle facilité on peut manipuler les médias. Durant la guerre du Golfe, les seules informations qui parvenaient étaient des images vidéo que je suis capable de faire(…). Dans le fond, ils peuvent nous faire croire ce qu’ils veulent ». Le réalisateur revendique la fonction critique de son film : « je n’épargne ni Hollywood, ni Washington, où l’on crée un « emballage » pour les hommes politiques qui sont vendus comme des produits. C’est dangereux ». Grâce à l’actualité politique du moment, ce « petit » film (il a coûté 1,5 million $ alors que le même cinéaste à la même époque tourne Sphère pour 85 millions…) bénéficie d’une promotion involontaire mais exceptionnelle, qui permet un certain succès…
Certains comme Michel Cieutat estime que le cinéaste a un style bien personnel (The Levinson Touch) et parle de « la fascination du vide » qui parcoure son œuvre. Le critique de Positif remarque que « les protagonistes de ses films sont pratiquement tous frappés du syndrome de la vacuité existentielle. Ses personnages ne rencontrent que déboires et frustrations ». Le producteur hollywoodien incarné par Dustin Hoffman dans Des hommes d’influence est bien à ranger dans cette catégorie : il ne supporte plus le monde virtuel dans lequel il vit et qu’il a contribué à créer mais il va le payer cher…Comme l’écrit Cieutat, la solution au « piège du pessimisme » est la dérision : « (Levinson) est de ceux qui savent que l’Amérique n’est plus ce qu’elle était et qu’il vaut mieux rire de ce nouvel état de chose plutôt que d’en pleurer ». Le réalisateur « voulait faire un film drôle, mais aussi terrifiant dans ce qu’il suggère » : le coup est plutôt réussi…

Georges Meliès, un pionnier des premiers temps du cinéma

(cet article a été rédigé pour le dossier sur le film Hugo Cabret)

   Comme on le sait, Martin Scorcese est un cinéphile averti, très au fait de l’histoire du cinéma depuis ses débuts. Il a élaboré un ouvrage fort intéressant à propos de l’histoire du cinéma américain (A Personal Journey with Martin Scorsese through American Movies), qui a fait l’objet d’un film de montage en 1995. Par la suite, il a aussi réalisé un documentaire sur le cinéma italien qu’il a admiré (My Voyage in italy en 1999. De plus, Scorcese a déjà consacré un film de fiction à l’industrie du cinéma : il s’agit d’Aviator, réalisé en 2004 ,avec comme interprète principal Leonardo di Caprio, qui raconte la vie d’un personnage hors du commun, Howard Hugues, à la fois milliardaire, producteur, réalisateur et personnalité incontournable du Hollywood des années 1930 et 1940…
Dans le film présenté dans ce dossier, Scorcese s’intéresse aux premiers temps du cinéma et rend hommage aux pionniers du septième art : on y trouve des extraits du Great Train Robbery, d’Edwin Porter (1903), d‘Intolérance de David Ward Griffith (1916), de bien d’autres encore et bien sûr du Le Voyage dans la Lune, de Georges Méliès. Il n’est pas vraiment étonnant que le cinéaste américain se soit intéressé au très fameux célèbre réalisateur français, tant la vie et la carrière de celui-ci semble se confondre avec la naissance du septième art : Méliès est ainsi un des premiers spectateurs dès 1895 des projections cinématographiques des frères Lumière au grand Café à Paris (Antoine, le père des deux frères, lui aurait déclaré que « cette invention n’avait aucun avenir commercial»). Le déclin de sa carrière dans les années 1910 correspond aux premiers pas prometteurs du cinéma américain (Edwin Porter, D.W Griffith, Thomas Ince).

Un pionnier du cinéma
En tout cas, dès que l’invention des frères Lumière est connue, Georges Méliès est enthousiasmé et il tente de l’acquérir : devant leur refus , il invente sa propre caméra, le Kinetograph et se lance dans l’aventure. Comme l’écrit Georges Sadoul, on peut le considérer comme l’un des premiers cinéastes à part entière : il impose, avec ses films narratifs, l’idée d’une mise en scène, avec un scénario, des acteurs, des costumes, des décors (au même moment, les frères Lumière préfèrent envoyer leurs opérateurs, comme Eugène Promio ou Félix Mesguich, aux quatre coins du monde pour en rapporter des « choses vues », et si possible exotiques… : Mesguich par exemple filme le couronnement du tsar Nicolas II ainsi que l’écrasement de la révolte du « dimanche sanglant » en 1905).
Assez vite, Méliès comprend tout l’intérêt d’avoir un lieu unique pour filmer ses scénarios et il fait construire dans sa propriété de Montreuil en 1897 ce qui fut sans doute le premier studio de cinéma : l’endroit est assez vaste (17 m de long sur 6m de large, 6 m de hauteur) pour y abriter les décors et les machineries du cinéaste et il est recouvert d’une verrière dépolie qui permet d’utiliser la lumière du jour, seulement entre 11 et 15 heures ! (par la suite, Méliès agrandit le studio en 1906). En 1902, il créé sa propre société de production, la Starfilm.
C’est dans cet endroit que Méliès va réaliser tous ses films : en quantité, l’œuvre est déjà impressionnante : certainement plus de 500 films, de 1896 à 1912 , avec une année particulièrement productive en 1900, pendant laquelle il tourne près de 90 films. Certes, une bonne partie de cette production sont de très court-métrages (certains inférieurs à une minute) mais les plus longs durent près de 40 minutes.
Sur la forme, Méliès est aussi un créateur : il a été très influencé par toutes les techniques qu’il a apprises au théâtre, et notamment les numéros d’illusionnistes auxquels il a participé. Très jeune, il est initié à la prestidigitation à Londres et il rachète le théâtre Robert Houdin sur les grands Boulevards en 1888, dans lequel il présente des spectacles de magiciens jusqu’en 1910 (c’est d’ailleurs dans cette salle que sont projetées ses œuvres cinématographiques). Il est aussi fasciné par tous les trucages mécaniques ainsi que par les automates…Il recycle tous ces « trucs » comme il les qualifiait lui-même, dans ses mises en scène cinématographiques : mécanisme de substitution, maquettes, …Il enrichit sa palette en employant des procédés spécifiquement photographiques ou cinématographiques : tournage à travers un aquarium, surimpressions, expositions multiples, caches. Certes, Georges Méliès ignore les mouvements de caméra et les changements d’échelles de plans (alors que certains sont déjà connus et utilisés) : la caméra-spectateur cadre les acteurs en entier mais les numéros sont réglés avec un grand soin et les décors sont souvent animés par tout un jeu de machines. En tout cas, ses premières réalisations témoignent de son goût pour l’illusion : Escamotage d’une dame (1896), Un homme de têtes (1898). Mais Méliès ne s’est pas cantonné à ces « trucs » d’illusionniste. Au cours de sa carrière, il a abordé des genres très différents : par exemple, les actualités reconstituées sur des thèmes contemporains : en 1899, le cinéaste tourne ainsi L’Affaire Dreyfus, avec un grand souci d’authenticité et une optique nettement dreyfusarde (13 films sont ainsi réalisés pour une durée totale d’un quart d’heure) . Il réalise aussi Le couronnement d’Édouard VII en 1902, dans son studio de Montreuil avec un figurant local pour interpréter le monarque britannique, quelque temps avant l’événement lui-même ! La même année, il tente même de reconstituer l’éruption du volcan de la Martinique …Il est sans doute aussi un précurseur de la publicité au cinéma (les apéritifs Picon, le bock Orblic, la moutarde Bornibus…). Enfin, il s’essaie avec bonheur aux féeries, en adaptant souvent des livres ou des fables célèbres (Cendrillon, le royaume des fées, les mille et une nuits...) et même aux films de science-fiction, dans lesquels il peut laisser libre cours à son imagination débordante dans la confection des décors et des costumes (Le Voyage dans la Lune, Voyage à travers l’impossible…). Alors qu’il est à l’apogée de sa carrière, il réalise en 1902 son œuvre majeure, Le Voyage dans La lune...Il s’inspire à la fois des écrits de Jules Verne (il lui reprend l’idée de la bande de savants loufoques, la fusée-obus, le canon géant pointé vers la lune) et de l’ouvrage d’HG Wells, Les premiers hommes dans la lune publié en 1895 (la séquence de la tempête de neige, la descente dans un cratère lunaire, le combat contre les Sélénites). Le film, qui est « colorisé » à la main et dure près d’un quart d’heure, comporte 30 tableaux avec des décors somptueux et une mise en scène soigneusement réglée . Le succès est réel, y compris aux États-Unis où Méliès est pillé sans vergogne, car le sujet n’est pas protégé : il décide alors de créer à New York une succursale de sa société Starfilm, confiée à son frère. En France même, Pathé produit en 1908 Excursion dans la Lune, version à peine transposée du film de Méliès, confiée au cinéaste catalan, Segundo de Chomὁn.

La domination du cinéma français
Les succès de Georges Méliès correspondent à une période d’avant guerre pendant laquelle le cinéma français domine la scène mondiale. Dès 1905, les frères Lumière avaient cessé de produire des films, mais ils sont rapidement relayés par deux sociétés de production amenées à jouer un rôle déterminant dans le secteur, Pathé et Gaumont, symbolisées par le coq et la marguerite. Elles dominent alors largement la production française et pratiquent rapidement une forme de concentration verticale, contrôlant toute la chaîne de fabrication, de production, et de distribution des films (outre les laboratoires de pellicule, elles produisent des films, les distribuent, construisent des salles…).
Charles Pathé fonde sa société en 1896 et se lance dans la production cinématographique à partir de 1899 (il emploie notamment Ferdinand Zecca puis découvre les talents comiques de Max Linder). Il fait construire des studios à Vincennes en 1905 et une salle de cinéma à Paris, l’Omnia-Pathé. Il est le premier à avoir compris l’intérêt de procéder à la location plutôt qu’à la vente des films qu’il produit : c’est le système qui va dès lors dominer dans le secteur. Cette nouvelle façon de procéder plus rentable, oblige cependant les sociétés de production à assurer une offre plus conséquente et donc augmenter le nombre de réalisations de films, alors que le réseau des salles fixes s’étend (auparavant, les films étaient souvent diffusés dans des fêtes foraines). Léon Gaumont crée sa société en 1895 : à partir de 1900, il se lance également dans la production de films (il fait travailler la première femme réalisatrice de l’histoire du cinéma, Alice Guy, puis Louis Feuillade…) : il fait aussi édifier des studios à Belleville et à Nice, construire des salles de cinéma (en particulier le Gaumont-Palace, édifié en 1911, qui va jusqu’à compter 6000 places et devenir la plus grande salle de cinéma du monde). Gaumont fait aussi des essais de cinéma parlant et colorisé. Enfin, ces deux compagnies ont aussi développé un réseau de distribution dans la plupart des pays européens (Angleterre, Allemagne, Italie, Russie) et aux États-Unis. Ainsi, dans les années 1910, le cinéma français occupe bien une position dominante au niveau mondial : en 1913, sur 2754 films réalisés dans le monde, 882 ont été produits en France, 643 en Italie, 576 aux États-Unis, 308 en Allemagne, 268 en Grande-Bretagne…
C’est aussi en France que le cinéma est vraiment pris au sérieux et, en traitant de sujets graves, a la prétention d’être considéré comme un art à part entière et non comme un simple divertissement: par exemple, c’est la firme Pathé qui se lance à partir de 1905 dans le film d’art : une des réalisations les plus célèbres de l’époque est L’assassinat du duc de Guise , un film de 15 minutes en couleurs, avec une musique de Camille Saint-Saens : par la suite, plusieurs films dans le même veine sont réalisés comme Élisabeth, reine d’Angleterre et La dame aux camélias avec l’actrice Sarah Bernhardt en 1912 : certains sont inspirés d’œuvres littéraires comme L’Assommoir (1909)et Les Misérables (1913), films tournés par Albert Capellani …C’est aussi en France qu’apparaît pour la première fois la fameuse expression de Ricciotti Canudo à propos du cinéma qu’il qualifie comme étant le septième art…Les premières revues de cinéma, comme le Film, dirigé par Louis Delluc, sont aussi publiées en France dans les années 1910.

les difficultés de Méliès
Mais les succès du cinéma français à cette époque marque aussi le début des problèmes de Méliès. Il doit affronter une concurrence redoutable, à la fois en France et à l’étranger. Dans son propre pays, l’offre cinématographique se diversifie , comme nous l’avons déjà écrit: Ferdinand Zecca réalise Histoire d’un crime en 1901 qui présente le premier retour en arrière du cinéma, Alice Guy tourne une Vie du Christ en 1906 avec près de 300 figurants, Max Linder affine son personnage de dandy dans le genre comique à partir de 1910 ; plus tard, Louis Feuillade s’illustre dans des séries comme Fantomas, Les Vampires ou Judex…Autant de films qui marquent le public et les réalisations de Méliès ont dû sembler bien fades aux yeux de spectateurs désormais habitués à être surpris…
Mais la concurrence vient aussi des cinémas étrangers, qui montrent alors une belle vitalité. En Angleterre, Robert William Paul et les cinéastes de Brighton inventent un nouveau langage cinématographique, en utilisant notamment toute l’échelle des plans, du gros plan au plan moyen. En Italie, les réalisateurs s’inspirent de leur histoire nationale pour inventer un genre amené à un grand succès populaire, le péplum : sont ainsi réalisés Quo Vadis, de Enrico Guazzoni (1912), Les derniers jours de Pompéi du même réalisateur (1913), et surtout le monument Cabiria de Giovanni Pastrone en 1914 (3heures!), avec des décors impressionnants et le personnage du géant Maciste.
Enfin, aux États-Unis, le cinéma prend une dimension particulière, alors que les Zukor , Fox et autres frères Warner commencent à mettre en place leurs réseaux de salles.
Edwin Porter initie un genre à la fois national et universel, le western, avec son film The great Train Robbery  (Le vol du rapide) en 1903. Surtout, D.W Griffith, qui réalise entre 400 et 500 films de 1908 à 1913 pour la compagnie Biograph, s’impose comme un inventeur (ou diffuseur) de formes nouvelles au cinéma : le montage parallèle, l’alternance des gros plans et des plans généraux, les ouvertures à l’iris ou au noir, un jeu d’acteurs dégagé des influences du théâtre (en particulier Lilian Gish et Mary Pickford). Il aborde quasiment tous les genres (western, comédies) mais son domaine de prédilection reste l’histoire avec ses deux films les plus célèbres : Naissance d’une nation (1914) et Intolérance (1916).
Ainsi, dans un tel contexte, Georges Méliès ne semble plus avoir tout à fait sa place : en 1912, il réalise encore quelques films financés par Charles Pathé (Cendrillon, La conquête du pôle…) mais le cœur n’y est plus. Sa filiale américaine périclite car ses productions ne trouvent plus de clientèle outre-atlantique…
Le conflit mondial l’amène à transformer son studio de Montreuil en théâtre aux armées alors que sa salle sur les grands boulevards est fermée pendant les hostilités. Après guerre en 1923, Méliès doit vendre son studio aux enchères, le théâtre Robert Houdin est fermé, les négatifs de ses films vendus au kilo…Le cinéaste retrouve et épouse Jeahnne d’Alcy, une de ses anciennes actrices. Ils tiennent une boutique de jouets et de confiserie dans le hall de la gare Montparnasse.
Quelques années plus tard, Méliès est retrouvé par deux cinéphiles passionnés (notamment Jean Placide Mauclair, fondateur du studio 28), qui organisent un gala en son honneur à la salle Pleyel en 1929 (8 de ses films sont aussi retrouvés et projetés). Par la suite, les signes de reconnaissance se multiplient : d’illustres visiteurs venus d’Hollywood, comme Adolphe Zukor ou Walt Disney, tiennent à le rencontrer. Parrainé par Louis Lumière, il reçoit la Légion d’honneur en 1931, lors d’un banquet qui réunit 800 convives. Henri Langlois, qui fonde la Cinémathèque en 1936, organise des projections en son honneur et tente de retrouver les films perdus , avec l’aide de la petite-fille du cinéaste, Madeleine. Méliès caresse même l’idée d’un film en collaboration avec Jacques Prévert et Paul Grimault, sur un scénario intitulé Le métro fantôme…Mais le projet n’aboutira pas et le vieux réalisateur termine ses jours aux côtés de sa femme, dans le château d’Orly, résidence gérée par la mutuelle du cinéma.
Même si la fin de sa carrière a été difficile, il n’en reste pas moins que Georges Méliès a joué un rôle très important, alors que le cinéma fait ses premiers pas. Son enthousiasme sans faille pour cette nouvelle forme d’art, son inventivité à la fois sur la forme et le fond, sa capacité à s’organiser, tout cela en fait un des acteurs essentiels des premiers temps du cinéma, à qui Scorcese rend un hommage émouvant : le cinéaste américain sait reconnaître, avec une belle humilité, tout ce qu’il doit à ceux qui ont été les pionniers de son art.

MARTIN SCORCESE PARLE DE MELIES… »

   « En tant que cinéaste, j’ai le sentiment que l’on doit tout à Georges Méliès. Et quand je revois ces premiers films, je suis ému, ils m’inspirent, non seulement parce que cent ans après leur création, ils font toujours naître ce frisson lié à l’innovation et à la découverte, mais aussi parce qu’ils font partie des premiers et des plus puissants témoignages de cette forme d’art que j’ai tant aimée et à laquelle j’ai consacré la majeure partie de mon existence (…) Méliès est incroyable parce qu’il a exploré et inventé la plus grande partie des techniques que nous utilisons aujourd’hui. Les films fantastiques et les films de science-fiction des années 30, 40, 50, les créations de Ray Harryhausen , et plus près de nous celles des Lucas, Spielberg, James Cameron descendent de Georges Méliès. Tout était déjà dans le travail de ce précurseur. Il accomplissait ce que nous faisons aujourd’hui avec des ordinateurs, des fonds verts et du numérique, lui n’avait que sa caméra et son studio ».

Martin Scorcese avec les interprètes de son film :
Ben Kinsley (Georges Méliès) et Chlöe Grace Moretz (Isabelle)

L’Antiquité au cinéma

FILMOGRAPHIE :
Une filmographie très complète (50 pages!) est fournie par Henri DUMONT (chronologie du film à l’antique in Le péplum : l’Antiquité au cinéma, Cinémaction n°89).
Les ancêtres :
Cabiria, Giovanni Pastrone, 1914, Italie
avec Lidia Quaranta, Alex Bernard
Intolérance, D.W Griffith, 277 mn, 1916, Etats-Unis
avec Lilan Gish, Robert Harron
Ben-Hur, Fred Niblo, 1925, Etats-Unis
avec Ramon Novarro
Cléopatre, Cecil B. De Mille, 95 mn, 1934, Etats-Unis
avec Claudette Colbert

Péplums et films épiques :
sur l’Égypte
Terre des Pharaons (Land of the Pharaohs), Howard Hawks, 106 mn, 1955, États-Unis
avec Jack Hawkins, Joan Collins, derek Martin
Pharaon (Faraon), Jerzy Kawalerowicz, 174 mn, 1966, Pologne
avec Krystyna Mikolajewska, Geroge Zelnik

sur la Grèce
La guerre de Troie (La guerra di Troia), Giorgi Ferroni, 1961, Italie
avec Steve Reeves, Juliette Mayniel
Hélène de Troie (Helen of Troy), Robert Wise, 118 mn, 1956, États-Unis
avec Stanley Baker, Rossa na Podesta, Brigitte Bardot
Ulysse, Mario Camerini, 1953, Italie
avec Kirk Douglas, Silvana Mangano, Anthony Quinn
La bataille de Marathon ( La bataglia di Maratona), Jacques Tourneur, 95 mn, 1959, Italie
avec Steve Reeves, Mylène Demongeot
-Le colosse de Rhodes (Il colosso di Rodi), Sergio Leone, 111 mn, 1961, Italie
avec Rory Calhoun, Léa Massari, Georges Marchal
Alexandre le Grand (Alexender the Great), Robert Rossen, 143 mn, 1956, États-Unis
avec Richard Burton, Fredric March, Claire Bloom, Danièle Darrieux

sur Rome
Romulus et Remus (Romolo e Remo), Sergio Corbucci, 90 mn, 1961, Italie
avec Steve Reeves, Gordon Scott, Virna Lisi
Spartacus, Stanley Kubrick, 196 mn, 1960, États-Unis
avec Kirk Douglas, Tony Curtis, Laurence Olivier, Jean Simmons
Jules César, Joseph Mankiewicz, 120 mn, 1953, Etats-Unis
avec Marlon Brando, James Mason, Deborah Kerr
Les derniers jours de Pompei, Mario Bonnaro, Sergio Leone, Sergio Corbucci, 90 mn, 1959, Italie
avec Steve Reeves, Fernando Rey, Anne-Marie Bauma,
La chute de l’empire romain (The Fall of the Roman Empire), Anthony Mann, 149 mn, 1963, Etats-Unis
avec Sophia Loren, James Mason, Stephen Boyd, Alec Guinness

sur l’Orient romain
Cléopatre, Joseph Manciewicz, 184 mn, 1960-1936, Etats-Unis
avec Elizabeth Taylor, Richard Burton, Rex Harrison
Ben-Hur, William Wyler, 212 mn, 1959, Etats-Unis
avec Charlton Heston, Stephen Boyd, Jack Hawkins
Barabbas, Richard Fleisher, 162 mn, 1961, Etats-Unis
avec Anthony Quinn, Silvana Mangano, Jack Palance

BIBLIOGRAPHIE :
Le péplum : l’Antiquité au cinéma, sous la direction de Claude Aziza, Cinémaction n°89, 1998
-Claude Michel Cluny, Le péplum in Dossiers du cinéma : Cinéastes II, Casterman 1971
-Alain Garel, Le péplum in Revue du Cinéma n°305, 1976
-Dossier : « Le péplum italien » in Positif n° 456, février 1999
-Noel Howard, Hollywood sur Nil, Ramsay Poche Cinéma, 1978
L’antiquité au cinéma, BT 2, n° 271, 1994

Ulysse, M. Camerini (Dossier Contreplongée)
Pharaon , J. Kawalerowicz (Dossier Contreplongée)
Spartacus, S. Kubrick, (Dossier Contreplongée)
Ben-Hur, W.Wyler (Dossier CLT Les Grignoux)

Filmographie et bibliographie établies par Marcel Wander

La Révolution française au cinéma (filmographie)

 

La Révolution vue d’Hollywood
-Les deux orphelines (Orphans in the Storm), David W. Griffith, 125 mn, 1922
avec Dorothy Gish, Lillian Gish, Monte Blue…
-Le Marquis de Saint Evremond (A Tale of Two Cities), Jack Conway, 121 mn, 1935
avec Ronald Colman, Elisabeth Allan, Basil Rathbone…
-Marie-Antoinette, Woody S. Van Dyke, 160 mn, 1938,
avec Norma Shearer, Tyrone Power, John Barrymore…
-Le livre noir (Reign of Terror), Anthony Mann, 88 mn, 1949
avec Robert Cummings, Arlene Dahl, Richard Basehart…
-Scaramouche, George Sidney, 118 mn, 1952
avec Stewart Granger, Mel Ferrer, Eleanor Parker, Janet Leigh…

La Révolution à la française…
-Le destin fabuleux de Désirée Clary, Sacha Guitry, 117 mn, 1943
avec Sacha Guitry, Jean-Louis Barrault, Gaby Morlay, Geneviève Guitry
-Les Chouans, Henri Calef, 99 mn, 1946
avec Jean Marais, Madeleine Robinson, Marcel Herrand, Pierre Dux
-Le Diable Boiteux, Sacha Guitry, 120 mn, 1948
avec Sacha Guitry, Lana Marconi…
-Si Versailles m’était conté, Sacha Guitry, 165 mn, 1953
avec Sacha Guitry, Michel Auclair, Paulette Colbert, Jean Marais…
-Si Paris m’était conté, Sacha Guitry, 165 mn, 1955
avec Sacha Guitry, Françoise Arnoul, Danielle Darieux…
-Caroline Chérie, Richard Pottier, 140 mn, 1950
avec Martine Carol, Marie Dea, Jacques Dacqmine,….
-Marie-Antoinette, Jean Delannoy, 94 mn, 1955
avec Michèle Morgan, Jacques Morel, Richard Todd

Deux visions originales
-Napoléon et la Révolution, Abel Gance
(première version muette 1925-1927, sonorisée en 1932)
avec Albert Dieudonné, Harry Krimer , Antonin Artaud…
-La Marseillaise, Jean Renoir, 100 mn, 1938
avec Pierre Renoir, Louis Jouvet…

La version jacobine :
téléfilms :
-La mort de Marie Antoinette, Stellio Lorenzi, 1958
-La nuit de Varennes, Stellio Lorenzi, 1958
-Quatre vingt treize, Claude Santelli, 1962
-La Terreur et la Vertu, Stellio Lorenzi, 1962
-1788, Maurice Failevic, 1978
-La fin du Marquisat d’Aurel, Guy Lessertisseur, 1980
Fabien de la Drôme, Michel Wyn, 1984

-Les mariés de l’an II, Jean-Paul Rappeneau, 95 mn, 1970
avec Jean-Paul Belmondo, Marlène Jobert, Pierre Brasseur, Sami Frey…
-Le regard de l’étranger
-La nuit de Varennes, Ettore Scola, 150 mn, 1982
avec Jean-Louis Barrault, Marcello Mastroianni, Hanna Schygulla, Harvey Keitel, Jean-Claude Brialy…
-Danton, Andrzej Wajda, 135 mn, 1982
avec Gérard Depardieu, Wojciek Pzoniak, Patrice Chéreau, Roger Planchon…
-Adieu Bonaparte, Youssef Chahine, 115 mn, 1985
avec Michel Piccoli, Mohsen Mohieddin, Patrice Chéreau

Les ambiguités du bicentenaire
-Chouans, Philippe de Broca, 145 mn, 1988
avec Sophie Marceau, Philippe Noiret, Lambert Wilson, Charlotte de Turckheim…
-Vent de galerne, Bernard Favre, 105 mn, 1988
avec Jean-François Casabonne, Monique Mélinaud…
La Révolution française : les années lumière, Robert Enrico, 1989
-la Révolution française : les années terribles, Richard Heffron, 1989
avec Jean-François Balmer, Jane Seymour, Karl-Maria Brandauer, Andrzej Seweryn, Peter Ustinov

BIBLIOGRAPHIE :
-Sylvie Dallet, La Révolution française et le cinéma, Lherminier- Éditions des quatre vents, 1988
-Sylvie Dallet et Francis Gendron, Filmographie mondiale de la Révolution française, Lherminier- Éditions des quatre vents, 1988
-Roger Icart, La Révolution française à l’écran, Milan, 1989
Les écrans de la Révolution, ouvrage collectif , Vertigo, 1989
Révoltes, Révolution, Cinéma, sous la direction de Marc Ferro, Centre Georges Pompidou, 1989
Les images de la Révolution française, présentées par Michel Vovelle, Publications de la Sorbonne, 1988
-La légende de la Révolution française au XX° siècle, sous la direction de Jean-Claude Bonnet et Philippe Roger, Flammarion, 1988
Regards sur la Révolution, Cahiers de la cinémathèque, n° 53, décembre 1989

La Marseillaise, Jean Renoir, Avant-scène n°383-384, juillet-août 1989
La Marseillaise, Jean Renoir (Dossier Contreplongée)
La Révolution française : les années lumière (Dossier Contreplongée)

voir aussi la Révolution française au cinéma

La Révolution française au cinéma (filmographie)

   Plus que tout autre sujet historique ( à l’exception peut-être de la révolution bolchevique…), la Révolution française a été mal traitée par le cinéma, et a souvent été victime de présupposés idéologiques. En particulier, le cinéma hollywoodien, inspiré par la littérature anglo-saxonne sur le sujet, ne s’est pas embarassé de crédibilité historique ou d’une quelconque neutralité…Ce n’est que dans l’entre deux-guerres que des cinéastes comme Abel Gance ou Jean Renoir évoquent la Révolution avec une certaine bienveillance ( évidente dans le cas du réalisateur de La Marseillaise ). Dans l’après-guerre, une nouvelle génération de téléastes et de cinéastes souvent engagés dans le combat politique, défendent une vision plus érudite et surtout plus »jacobine », des évènements révolutionnaires ( Stellio Lorenzi, Maurice Failevic…). Mais les débats qu’ont provoqué des films comme Danton d’Andrej Wajda, ou Les années terribles de Richard Heffron montrent qu’on est loin du consensus et que la représentation de cette période pose toujours problème.

La Révolution vue d’Hollywood
Le cinéma américain est assez peu inspiré par la Révolution française : une quinzaine de longs métrages depuis 1917 se déroulent à cette époque, depuis Orphans in the storm de D.W.Griffith en 1921 à Reign of Terror d’Anthony Mann réalisé en 1949…Sans doute, le sujet est-il trop lointain ou trop complexe pour être traité dans « les usines à rêves » hollywoodiennes. Cela dit, quelques films méritent d’être analysés, comme Le Marquis de Saint-Evremont de Jack Conway ( 1935 ) ou Marie-Antoinette de WS Van Dyke ( 1938 ). D’abord, on peut remarquer que rien ne semble arrêter les réalisateurs américains, et sûrement pas la vérité historique…Dans Le marquis de Saint-Evremont, La Bastille est prise au son d’une martiale  » Marseillaise », et la réunion des États Généraux se transforme en une querelle d’escrimeurs dans le Scaramouche de Georges Sidney ( 1952 ). Avant tout, la vision d’Hollywood sur la Révolution se construit à partir de partis-pris affirmés. Sans doute inspirés par la littérature anglo-saxonne
( surtout A tale of two cities de Charles Dickens plusieurs fois porté à l’écran ), les réalisateurs et scénaristes américains se retrouvent sur quelques idées-forces : l’Ancien Régime était condamnable ( l’arbitraire de la justice royale est fréquemment dénoncé ), la Révolution bourgeoise doit être soutenue ( José Clémente a ainsi remarqué que la prise de la Bastille est une séquence obligée de la production hollywoodienne, comme symbole de la chute de l’absolutisme…). Par contre, la Terreur est présentée sous les traits les plus repoussants : la foule des sans-culotte est bestiale, les aristocrates ( souvent de jeunes femmes pâles au doux visage…) apparaissent comme les victimes de la furie révolutionnaire : Robespierre, Saint-Just, Marat sont les maitres d’œuvre de cette sauvagerie…
Cette vision peu nuancée s’explique : d’abord, elle correspond au point de vue dominant chez les Anglo-saxons, à propos de la Révolution : sympathique quand elle lutte contre l’absolutisme, nettement moins quand elle remet en cause l’ordre social et prétend donner le pouvoir au peuple… Marcel Oms remarque que ces films réussissent toujours à justifier des thèmes chers au cinéma américain : « singularité et triomphe de l’individu, quelque soit son origine, croyance en un libéralisme abstrait, évidence d’une morale naturelle »… D’autre part, les cinéastes américains de l’entre deux-guerres font clairement le rapprochement entre la Révolution française et celle qui vient de se dérouler en Russie. Lilian Gish, interprète du film de Griffith Orphans in the storm estime que cette œuvre est « l’exemple même du film de propagande antibolchevique. Il montre que la tyrannie des Rois et des nobles est difficile à supporter mais que la tyrannie de la foule menée par des dirigeants enragés est intolérable ».

Silence à l’Est
En contrepoint, l’absence de films soviétiques sur la Révolution est troublante, alors que les dirigeants bolcheviks y font une référence constante dans leurs écrits et leurs discours…De fait, Marc Ferro, explique qu’à l’époque stalinienne, la Révolution française est ressentie plutôt comme un « contre-exemple « . D’abord, elle s’est « mal terminée » et les analogies avec la Révolution bolchevique peuvent amener à des conclusions « politiquement incorrectes » : comme le remarque Léon Trotski, si Lénine est Robespierre, l’arrivée au pouvoir de Staline correspond à Thermidor, comparaison jugée sans doute peu flatteuse…

La Révolution à la française
En France même,la filmographie est maigre et souvent bien peu républicaine, de manière surprenante quand on sait l’importance de la Révolution française comme mythe fondateur de la III° République. On peut ainsi relever quelques films de Sacha Guitry , mais qui évoquent surtout la personnalité de Bonaparte ( Remontons les Champs-Elysées-1939-, Le Destin fabuleux de Désirée Clary-1943-, Le Diable boiteux-1948- ). Des films comme Caroline Chérie de Richard Pottier ( 1950 ) utilise la période révolutionnaire comme toile de fond aux aventures de l’héroïne. Inspiré des livres franchement réactionnaires de Cécil Saint-Laurent, le personnage incarné à l’écran par Martine Carol apparaît comme « culbuté par l’histoire », subissant stoïquement toutes les turpitudes révolutionnaires. L’ensemble de cette production, comme le relève Marcel Oms, « traite la Révolution française avec agressivité et dénigrement, méfiance et hostilité, falsification et caricature ».

Deux visions : Gance et Renoir
Cela dit, dans l’entre deux-guerres, deux cinéastes, Abel Gance et Jean Renoir, offrent une vision nouvelle de la Révolution, ne serait-ce que par le ton bienveillant qu’ils adoptent pour évoquer cette période de notre histoire. Les deux d’abord accomplissent un véritable travail de documentation sur leurs sujets ( en particulier, Jean Renoir utilise les travaux d’Albert Mathiez, des études sur les Fédérés marseillais, et même des documents bruts comme les Mémoires de Pierre-Louis Roederer pour le récit du 10 août 1792 ). Abel Gance , dans les différents avatars de son Napoléon, (version muette en 1927, sonorisée en 1935, nouvelle mouture après guerre sous le titre de Napoléon et la Révolution…) reprend certains clichés sur la Révolution : la bestialité de la foule révolutionnaire, les dirigeants Montagnards froids et implacables.. Mais dans ce film qui décrit « l’irrésistible ascension de Napoléon Bonaparte », le général est bien présenté comme le continuateur de la Révolution (il semble même être une sorte de « deus ex-machina », œuvrant dans les coulisses à chaque épisode essentiel..). La Révolution selon Gance se justifie dans le sens où elle permet l’émergence d’un homme d’exception, Napoléon Bonaparte ( certains historiens du cinéma ont d’ailleurs relevé que les différentes versions du film correspondent à des époques où domine l’idée de « l’homme providentiel : les années 1920 et l’avènement des dictatures, les années 1960 et le retour du Général de Gaulle au pouvoir ). Jean Renoir, le réalisateur de La Marseillaise, est encore plus original et son approche de la Révolution préfigure de bien des manières la démarche des cinéastes des années 1960-1970. Le film se veut engagé et souhaite incarner de façon très consciente l’esprit du Front populaire ( il devait être à l’origine financé par une souscription « populaire »…). Les allusions nombreuses à « l’embellie » de 1936 ont été relevées ( en particulier, l’unité de la nation est proclamée comme un mot d’ordre,en un temps où les communistes tendent la main aux catholiques). Surtout, le cinéaste propose une vision radicalement nouvelle de la Révolution française : d’abord, il décrit les évènements révolutionnaires à Marseille, rompant ainsi avec le point de vue parisien dominant jusqu’ alors.Il présente,non des individualités romanesques, mais un « héros collectif » les Fédérés de Marseille. Certes, quelques personnages se détachent ( Arnaud, Javier, Bomier…) mais comme autant de porte-paroles des groupes sociaux qu’ils incarnent ( artisans, fonctionnaires, intellectuels…), chargés d’expliquer le sens de leur action collective. Même le personnage de Louis XVI , incarné par le frère du réalisateur, bénéficie d’un traitement nouveau : son portrait est nuancé, « brave homme confronté à des problèmes qui le dépassent » comme l’a noté Hubert Schang ( dossier Contreplongée : Les années-Lumière ). De bien des façons, le film de Renoir tranche dans la production cinématographique de l’époque sur le sujet…

Une vision plus jacobine
Après la seconde guerre mondiale, cette nouvelle approche de la Révolution se développe, notamment à la télévision dont l’usage se répand à partir des années 1960. Comme l’a bien remarqué Sylvie Dallet, toute une génération de réalisateurs de télévision ( Stellio Lorenzi, Claude Barma, Claude Santelli… ), souvent engagés à gauche voire à l’extrème gauche , choisissent à plusieurs reprises la Révolution française comme sujet de leurs « dramatiques ». La fameuse émission La caméra explore le temps y consacre plusieurs numéros : Le procès de Marie-Antoinette en 1958, La nuit de Varennes en 1960, La Terreur et la Vertu en 1962 ; Claude Santelli réalise 1793 ( 1962 ), Claude Barma La mort de Danton ( 1966 )…Dans le climat euphorique de la Libération, ces réalisateurs veulent une démocratisation de la culture, et pour ce faire ils adoptent le média bientôt le plus populaire. Non sans raisons,ils estiment que le cinéma est incapable d’assumer pleinement ce rôle éducateur, à la fois pour des raisons idéologiques et économiques…Leur vision de la Révolution s’appuie sur une documentation solide et une interprétation « jacobine » de la période qui semble issue des manuels scolaires de la III° République : Robespierre et la Terreur, sans être complètement réhabilités, sont présentés avec nuances et dans leur contexte ( guerre civile, guerres extérieures ), alors que les aspects les plus répressifs du régime terroriste sont relégués au second plan .Ces téléfilms insistent aussi la naissance du parlementarisme, ce qui selon Sylvie Dallet, correspond bien à la mentalité des classes moyennes de ces années 1960.

   Dans les années 1970, une convergence essentielle s’opère entre Cinéma et Histoire : toute une génération de cinéastes ( Allio, Cassenti, Comolli,Tavernier…) utilise les travaux de la Nouvelle Histoire pour renouveller en profondeur le film historique . Mais, on doit bien relever que ces cinéastes, s’ils ont abordé l’Ancien Régime ( Les Camisards, Que la fête commence…),le XIX° siècle ( La Cecilia, Le juge et l’assassin ) et la période contemporaine ( La vie et rien d’autre, L’Affiche rouge, L’ombre rouge...), se sont peu intéressés à la période révolutionnaire. Pourtant, l’intérêt porté par les historiens, surtout de l’école marxiste, aux mouvements sociaux de la Révolution, est ancien,comme le montrent les travaux d’Albert Mathiez, Georges Lefevre, Albert Soboul, relayés dans les années 1960 par les études de Guy Bois ou Michel Vovelle… Ce sont encore des réalisateurs de télévision « qui prennent le risque » de traiter la Révolution avec une approche nouvelle : surtout 1788 de Maurice Failevic sur un scénario de Dominique de la Rochefoucault, réalisé en 1978 et La fin du Marquisat d’Aurel de Guy Lessertisseur ( 1980 ). Dans ces deux téléfilms, la Révolution est abordée par « ses franges », c’est à dire en insistant sur les aspects sociaux. Le monde rural y est présenté « en profondeur » et collectivement, avec une érudition presque savante ( on y évoque les techniques et les usages agricoles, comme la pratique des biens communaux, l’âpreté des rapports sociaux entre les seigneurs et les paysans…) et des thèmes nouveaux apparaissent ,comme la montée de la bourgeoisie…

Ainsi, cette période des années 1960-1970 marque une nette évolution dans la représentation de la Révolution à l’écran. Pour Sylvie Dallet, le film de Jean Paul Rappeneau, Les Mariés de l’an II ( 1971 ), comme une espèce de « point d’équilibre » : sur le ton de la comédie, le cinéaste présente un bilan « globalement positif » de la Révolution. Certes, les excès de la Terreur sont dénoncés mais aussi « expliqués » par la situation périlleuse de la France à cette époque : à la fin du film, le héros petit-bourgeois incarné par Jean Paul Belmondo « fait son devoir », en allant s’engager pour combattre les ennemis de la Révolution….

Le regard de l’étranger
Toujours pendant ces années 1970, la Révolution inspire trois cinéastes étrangers, et non des moindres puisqu’il s’agit de Youssef Chahine, Ettore Scola et Andrej Wajda. Le film du réalisateur égyptien Adieu Bonaparte ( 1984 ) aborde un sujet profondément original, à savoir l’expédition de Bonaparte en Égypte. Avec une érudition parfaite, il souligne les ambiguïtés des intentions françaises et relève les malentendus entre « libérateurs » et indigènes : il tente de mesurer l’impact de cette présence sur la société de son pays...La nuit de Varennes d’Ettore Scola ( 1981 ) aborde le sujet de manière symbolique : sur la route de Varennes en juin 1791, un groupe de personnages emblématiques de l’Ancien Régime et du monde nouveau discourent à l’infini : se retrouvent ainsi un Casanova vieillissant, Restif de la Bretonne, l’américain Tom Paine, une aristocrate suivante de la Reine…Mais c’est sans conteste le film d’Andrej Wajda, Danton, réalisé en 1982 avec le concours du ministère français de la culture, qui a provoqué le plus de polémique… La tonalité crépusculaire de l’œuvre, la qualité de l’interprétation ( Gérard Derpadieu en Danton, Wojciech Pszoniak en Robespierre, Patrice Chéreau en Desmoulins ) ont forcé l’attention. Mais, la représentation de la Terreur a posé problème ,dans la mesure où elle est avant tout marquée par les préoccupations politiques du réalisateur . Même s’il en est parfois défendu, Wajda, militant de « Solidarité », a bien voulu parler de la Pologne en « état de siège » des années 1980 en évoquant la Terreur de 1793. Sans insister,on notera que le cinéaste polonais fait « l’impasse » sur le contexte historique de la période et que pour les besoins de sa cause, il va parfois un peu loin dans l’analogie …Ainsi, la fameuse séquence où Robespierre essaie le costume pour la fête de l’Être Suprême et corrige David sur le tableau du Serment du Jeu de Paume est une allusion transparente au culte de la personnalité et au « réalisme socialiste » en vigueur dans les pays communistes. Or, cette scène est une pure « invention » historique, ce qui affaiblit le propos de Wajda, malgré la puissance de son évocation…

Les ambiguïtés du Bicentenaire
A l’approche du Bicentenaire de 1789, la situation du cinéma français est paradoxale : d’abord, le thème de la révolte vendéenne connaît un regain de faveur, encouragé par la querelle historiographique… D’autre part, la production « officielle » sur la Révolution ne propose que des oeuvres convenues,parfois même contestables comme Les années terribles de Richard Heffron .
Deux films tournés sur la révolte des paysans de l’Ouest ( Chouans de Philippe de Broca-1988-, Le vent de galerne de Bernard Favre-1989-) renouvellent la vision du cinéma sur le sujet. Jusque là, les oeuvres réalisées sur ce thème avaient le souci de renvoyer dos à dos deux fanatismes également coupables, celui des « colonnes infernales » et celui des « Blancs », et n’oubliaient pas d’évoquer le contexte international. Mais les deux films cités ne respectent plus cette symétrie et s’inspirent d’un contexte historiographique nouveau, apparu dans les années 1980. A cette époque, plusieurs livres adoptent un ton franchement polémique pour évoquer l’action des armées républicaines en Vendée ( surtout le livre de Reynald Seycher publié en 1986 : Le génocide franco-français : la Vendée vengée ). Ces auteurs insistent sur l’idée d’une connexion Vendée-Auschwitz et l’amalgame Jacobins-Bolcheviks-Nazis est clairement affirmé : ces thèmes sont popularisés auprès du grand public par l’activisme éditorial et médiatique de Philippe de Villiers ( député de Vendée, secrétaire d’État à la culture de 1986-1988, promoteur du spectacle du Puy de Fou ). Certes, Philippe de Broca et Bernard Favre font preuve de prudence et ne reprennent pas à leur compte les affirmations les plus extrémistes : dans Chouans par exemple, le noble libéral incarné par Philippe Noiret soutient la première phase de la Révolution ; Le Vent de galerne insiste sur le caractère populaire de la révolte vendéenne et se veut l’équivalent des Camisards de René Allio. Mais, si leur description des forces contre-révolutionnaires est assez crédible, ces films retombent souvent dans la caricature, dès qu’il s’agit de décrire le camp « d’en face ». Dans Chouans, le personnage interprété par Lambert Wilson, censé incarner le représentant en mission « pur et dur », est une somme des clichés sur le terroriste « tel qu’on le rêve »…

   Lors de la comémoration du Bicentenaire de la Révolution, deux films sont présentés comme des oeuvres quasiment « officielles », estampillées par la Mission du Bicentenaire : il s’agit des Années-lumière de Robert Enrico et des Années terribles réalisées par Richard Heffron ( David Ambrose a élaboré les scénarios des deux épisodes ).Les réalisateurs bénéficient de conditions de production exceptionnelles : un budget de 300 millions de francs, 180 acteurs dont Klaus-Maria Brandauer, François Cluzet, Jean-François Balmer, Andrej Seweryn….avec la caution scientifique de l’historien Jean Tulard. Le contexte même imposait aux réalisateurs d’offrir une vision de la Révolution plutôt consensuelle. Robert Enrico s’en explique très bien :  » je me suis imposé de prendre ne compte les images familières que les manuels scolaires ont popularisés. Il s’agissait de réactiver une mémoire collective nourrie d’habitudes à respecter pour mieux faire passer un message positif sur les acquis irréversibles de la Révolution française ». Son film se présente comme une suite de scènes « incontournables » de tous les grands évènements révolutionnaires, en démarquant au plus près l’imagerie la plus répandue ( la séquence du serment du Jeu de Paume se présente comme le tableau de David « animé » …). Quand cela était possible, les évènements ont été tournés sur les lieux mêmes où ils s’étaient déroulés ( Hôtel de Ville, Versailles…) ou dans des endroits judicieusement choisis ( le château de Tarascon pour la Bastille, celui de Fontainebleau pour les Tuileries…).Mais comme le notait José Clémente, ce positivisme a ses limites et s’il rend la Révolution française lisible, il ne l’explique pas. Le peuple est singulièrement absent de ce long récit et comme le précise David Ambrose, ce sont les cadres, les « Yuppies » d’alors qui sont présentés comme les acteurs de l’Histoire en marche.
A ce propos,on peut relever toutes les incidences du débat historiographique des années 1980 sur la représentation de la Révolution à l’écran. A l’époque, l’interprétation libérale de François Furet sur la période révolutionnaire est dominante dans le champ médiatique, même si certains historiens s’en démarquent nettement, comme Maurice Agulhon ou Michel Vovelle, Président de la commission du Bicentenaire ( sans même parler des disciples de Mathiez et de Soboul, dont Claude Mazauric ). François Furet estime que la Terreur est en germe dès le début de la Révolution ( en 1965, il ne parlait que d’un « dérapage »..) et rejette toute explication par « les circonstances » ( la guerre civile, les guerres extérieures..) : il ne manque pas de souligner les analogies avec l’histoire de l’URSS et selon lui, le régime terroriste est bien l’ancêtre de tous les régimes dictatoriaux du XX° siècle. Or, cette approche se retrouve à l’écran, du Danton de Wajda aux Années terribles de Richard Heffron, en passant par Chouans de Philippe de Broca : dans tous les films cités, les personnages de Montagnards ont un petit air stalinien qui ne trompe pas….De même, les historiens de la « galaxie Furet » privilégient la dimension politique de la Révolution aux dépens des autres aspects, notamment sociaux : cette optique est reprise dans les films « officiels » du Bicentenaire, qui valorisent les dirigeants et réduisent le peuple à un rôle de figurant souvent manipulé (dans Les années-lumière, la séquence sur les journées d’octobre 1789 met en scène le peuple de Paris reprenant mécaniquement les mots d’ordre que lui souffle Marat…).

   Au terme de cette rapide évocation de la Révolution française à l’écran, on peut estimer que Cinéma et Histoire se sont retrouvés, pour le meilleur et pour le pire. Longtemps,la Révolution n’est qu’une toile de fond pour les réalisateurs qui cherchent un cadre dramatique aux aventures de leurs personnages mais leur vision est souvent réductrice et réactionnaire : si la monarchie absolue est condamnée, la Terreur devient l’archétype de la dictature « au nom du peuple ». Avec Renoir et les cinéastes des années 1960-1970, la représentation de la Révolution est plus équilibrée, plus érudite, et les approches se diversifient. Mais dans les années 1980, le cinéma reflète d’une certaine manière les débats historiographiques du temps, que ce soit la « redécouverte » des guerres de Vendée ou les idées défendues par François Furet, et il n’ évite pas toujours la caricature. Décidément, la représentation de la Révolution française reste un enjeu idéologique d’importance, et on peut se demander si, comme l’affirme François Furet, « la Révolution est vraiment terminée »…

La Révolution, suite et fin ?
Ces dernières années, il semble bien que le thème de la Révolution française ait peu inspiré les cinéastes , si on excepte le film de James Ivory, Jeffferson in Paris (1995), qui s’intéresse au séjour du célèbre américain, en tant qu’ambassadeur de la jeune république auprès de Louis XVI. Si les les liens de Jefferson avec les nobles libéraux comme Lafayette sont bien montrés, par contre les motivations du peuple en colère sont sommairement exposées…En 2001, Eric Rohmer nous présente une approche de la Révolution française très critique dans L’Anglaise et le duc, qui rejoint d’une certaine façon la vision libérale d’un François Furet, en s’interrogeant en particulier sur la période de la Terreur.
Par contre, un personnage de l’époque semble toujours inspirer le cinéma : il s’agit bien sûr de Marie Antoinette, au centre de deux films plutôt réussis mais dans des genres bien différents : celui de Sofia Coppola, sorti en 2005 et Les Adieux à la Reine, de Benoit Jacquot (2011). On peut relever la Reine de France avait déjà inspiré de nombreux cinéastes, à Hollywood (Marie Antoinette, de W. S. Van Dyke en 1938) ou en France (les plus notables serait La Marseillaise de Jean Renoir en 1938 et le film de Jean Delannoy, sorti en 1956, en avec Michèle Morgan dans le rôle principal)
Le Marie-Antoinette de Sofia Coppola privilégie un angle particulier : il nous décrit la jeune reine comme une jeune fille perdue dans un milieu dont elle ne maitrise pas les règles et où elle s’ennuie profondément…Elle se distrait dans une succession de fêtes plus ou moins orgiaques, avec un petit groupe d’amies fidèles, prêtes à la suivre dans ses excentricités. Elle vit dans « une bulle coupée du monde extérieur » , comme le dit la réalisatrice, et donc l’Histoire (et le peuple) est en quelque sorte hors-champ. Ce décalage a pu énerver certains , notamment parmi les historiens, qui ont vite fait de relever les anachronismes du film : l’absence de contexte historique accentue le caractère frivole du personnage, qui semble de tout temps…Mais comme le dit Benoit Jacquot, son film est « insolent, extrêmement snob mais assumant complètement son snobisme ». Sa vision du personnage est cohérente, pas plus ni moins fantaisiste que celle d’un Sacha Guitry : on peut donc lui accorder (ou non) le même crédit Quant à l’interprétation de la figure de Marie-Antoinette .

  Quant au film Les Adieux de la Reine, le cinéaste a fort bien réussi son pari de renouveler le genre, alors que ce personnage a déjà fait l’objet de nombreux films. Ce qui peut intéresser le professeur d’histoire, c’est l’évocation très réussie d’un Versailles pas si brillant que cela : les rats pullulent, la saleté règne, la plupart des résidents s’entassent dans des chambres exiguës…L’ambiance « fin de règne » a fasciné Benoit Jacquot (il la compare à celle régnant à la tête de l’état en… mai 1968) : ces hauts dirigeants hésitant sur la marche à suivre, les aristocrates prenant connaissance avec effroi des listes de têtes à faire tomber en cas de Révolution…De plus, il prend le parti de décrire cette période très particulière (entre le 14 et le 17 juillet 1789) à travers les yeux d’un personnage fictif mais crédible (la liseuse de la Reine, Mlle Laborde). Le personnage de Marie-Antoinette devient aussi plus complexe : femme capricieuse, passant de la douceur à l’arrogance, d’un caractère authentiquement réactionnaire, elle ne comprend pas « le monde qui change » et surtout le refuse…Selon le réalisateur, c’est lorsque le tragique des évènements s’impose à elle, qu’elle « cesse de devenir une princesse évaporée et devient la reine de France ». A ce jour, c’est sans doute le film qui rend le plus justice à ce personnage tant décrié par l’historiographie…
En tout cas, le fait que le cinéma « traite » de la Révolution française par l’évocation d’une telle figure montre bien qu’un tournant a été pris : l’histoire du collectif s’efface devant les destinées individuelles, et en particulier celles qui passent bien à l’écran. Mais le septième art n’a sans doute pas dit son dernier mot : la réussite de certains films situés dans le passé et qui prennent comme personnages principaux les « oubliés de l’histoire » (on pense à Heimat, d’Edgar Reitz, de ou Jimmy’s Hall de Ken Loach, films sortis en 2013) montre qu’on peu aussi  filmer le temps passé par le bas…

 

Good Bye, Lenin ! Au delà de l’ostalgie…

Good Bye Lenin !, un film de Wolfgang Becker

Allemagne, 2h 01, 2001

Interprétation : Daniel Brühl , Katrin Sass , Maria Simon

Synopsis :

    Allemagne de l’Est, 1989…Un jeune homme, Alexender Kerner s’oppose au régime en place…Par contre, sa mère est une communiste fervente. Quand elle apprend l’arrestation de son fils, elle est frappée par une crise cardiaque et sombre dans le coma…
Quelques mois plus tard, comme on le sait, la situation s’est radicalement transformée…L’Allemagne de l’Est n’existe plus. Mais les consignes des médecins sont claires : il faut éviter tout traumatisme à Mme Kerner, dont le cœur est encore fragile. Aussi Alex décide de faire…comme si rien n’avait changé ! La RDA continue d’exister dans les 80 m² de l’appartement des Kerner…
Ce film, réalisé par un réalisateur de l’Ouest, a connu un grand succès, à la fois populaire et critique outre-Rhin : plus de 6 millions de spectateurs l’ont déjà vu en Allemagne et il a reçu de nombreux prix (dont le Blue Angel au festival de Berlin de 2003). Sans doute, Goodbye Lenin profite-t-il d’une certaine nostalgie pour l’Est…Mais surtout, il a su trouver le ton juste, grave et ironique, pour évoquer un passé pas si lointain et réconcilier les habitants des deux Allemagnes en leur proposant une vision consensuelle de la réunification.

Good Bye, Lenin !
Au delà de l’ostalgie…

Ostalgie ,quand tu nous tient
Comme on le sait, Good Bye Lenin a obtenu un succès critique et populaire considérable outre-Rhin : près de 6 millions de spectateurs l’ont déjà vu et il a été distribué dans plus de 600 salles (soit autant que Terminator 3). Alors que le public est plutôt séduit par les grosses productions hollywoodiennes, il a cette fois plébiscité ce film allemand, qui a raflé nombre de récompenses internationales. Good Bye Lenin a aussi connu une audience importante dans d’autres pays européens, et en particulier en France (les lecteurs de Télérama l’ont désigné comme film de l’année 2003…).
Ce film n’est d’ailleurs pas le premier en Allemagne à s’être intéressé à ce problème de la réunification et à la vie dans l’ancienne RDA. D’autres réalisateurs, sur des registres très variés, ont récemment abordé cette période de l’histoire de leur pays. Sur un ton plutôt académique, Margaret Von Trotta raconte les aventures d’un couple, Sophie et Konrad, séparé par l’Histoire, dans Les années du mur (1994). Un autre cinéaste confirmé, Volker Schlöndorff, fait le récit dans Les trois vies de Rita Vogt (1999) de l’exil d’une terroriste de la fraction Armée rouge en Allemagne de l’Est (au passage, il montre comment certains de ces militants ont été manipulés par la Stasi). L’insaisissable, un film d’Oskar Röhler sorti en 2000, évoque, de manière acerbe, l’histoire d’une intellectuelle de la RFA, qui vit difficilement les évènements de novembre 1989. Roland Suso Richter, dans un style presque hollywoodien, décrit dans Le Tunnel (2001), l’aventure de quelques jeunes gens qui, dans les années 1960, creusent une galerie sous le mur de Berlin. Dans Berlin is in Germany (2002), Hannes Stohr raconte les difficultés d’un Ossi, sorti de prison 10 ans après la chute du Mur. Grill Point d’Andreas Dresen (2003) est une comédie sur l’adaptation laborieuse des habitants de Francfort sur Oder au système capitaliste… En 2000, sur un sujet proche de Good Bye Lenin, Leander Haussmann, réalisateur venu de l’Est, adapte à l’écran un roman de Thomas Brussig, Sonnenallee, qui raconte sur un ton satirique, l’histoire d’une bande d’adolescents de Berlin-Est aux prises avec les «mirages de l’Occident». : le film avait déjà obtenu un grand succès auprès du public (2,7 millions de spectateurs l’année de sa sortie).
Ainsi, le film de Wolfgang Becker n’est pas le premier sur ce thème mais son succès surprenant en a fait un «phénomène de société». La presse germanique estime qu’il est le symbole de ce qu’on a appelé l’ostalgie (ou un goût nostalgique pour l’ancienne Allemagne de l’Est). Cette vogue qui se développe depuis quelque temps déjà, prend les formes les plus diverses, pour le meilleur et pour le pire. Dans cette dernière catégorie, on peut indiquer les boutiques des anciens quartiers de Berlin-Est, où l’on vend des tee-shirts marqués du sigle DDR ou FDJ (les jeunesses communistes de la RDA), des CD d’anciennes gloires de la chanson est-allemande et autres colifichets plus ou moins kitsch (en particulier, des cassettes vidéo d’actualités de la télévision d’État! : dans le film Good Bye Lenin, la mère d’Alex regarde avec ferveur l’émission «Actuelle Kamera» sur la télévision est-allemande… ). On peut aussi évoquer les nouvelles émissions de télévision sur RTL (Die DDR show) ou sur la ZDF (Ostalgie-Show), qui évoquent avec une certaine complaisance le «bon vieux temps» de la RDA (l’une d’elles est présentée par l’ancienne championne de patinage artistique, Katarina Witt). On peut aussi mentionner les visites guidées sur les «lieux de mémoire» de Berlin-Est, les ostalgia tours, organisés par l’office du tourisme de la ville (le circuit comprend la conduite d’une Trabant, les fameuses voitures produites en Allemagne de l’Est). On parle même de la construction d’un parc à thème sur le sujet, qui devrait ouvrir dans la capitale allemande en 2004 (avec poste-frontière, gardes, magasins peu achalandés…). Plus sérieusement, certains auteurs ont évoqué, de manière sensible, leur propre jeunesse dans l’ancienne RDA , et leurs livres ont trouvé une audience certaine (par exemple, Claudia Rusch qui a écrit Ma libre jeunesse allemande ou Jana Hensel qui raconte son enfance dans Enfants de la zone ). Récemment, une grande exposition a aussi été organisée à Berlin sur l’art dans la RDA (Kunst in der DDR), qui a connu un réel succès auprès du public. Elle a permis de montrer que les artistes de l’ancien pays communiste ont réussi, malgré les interventions de l’État, à conserver une certaine autonomie (on a même pu relever une certaine convergence entre les mouvements artistiques des deux Allemagnes : la plupart de ces artistes en effet partagent les mêmes obsessions, à propos de l’ héritage de l’époque nazie…). Enfin, on peut même constater que l’historiographie progresse sur ce sujet : en août 2003, un ouvrage de synthèse de 550 pages a été publié sous la direction de l’historien Jurgen Kokca, de l’université libre de Berlin, et qui aborde tous les aspects de l’ancien régime de la RDA.
Cette mode parfois excessive ou superficielle a exaspéré certains ressortissants de l’ancienne RDA. Ainsi, le cinéaste Leander Haussmann s’est insurgé contre cette vision de l’Allemagne de l’Est qui en fait «la petite dictature la plus rigolote de tous les temps»… Comme le déplore le réalisateur de Sonnenallee, «la RDA finit par devenir un produit de plus en plus artificiel. C’est désormais un label pour jeunes freaks et puristes à la recherche du grand frisson perdu, une référence pour esprits romantiques entre kitsch et révolution». Et de fait, il serait bien sûr hors de propos de faire de la RDA un «pays de conte de fées» : Leander Haussmann soupçonne même certains anciens responsables de se servir de cette mode pour s’en tirer à bon compte. Il s’étonne ainsi de «l’autosatisfaction de tous ceux qui ont participé au système déchu et qui pensent que la honte est définitivement révolue». Les aspects les plus déplaisants du régime font encore la une des médias allemands. Très récemment, le célèbre journaliste Günter Wallraff, auteur du best-seller Tête de Turc, a été accusé d’avoir collaboré avec la police politique d’Allemagne de l’Est à la fin des années 1960 (la Stasi comprenait 100 000 fonctionnaires, sans doute plus de 180000 I.M, c’est à dire des collaborateurs «officieux». Depuis l’ouverture des archives en 1992, plus de 10 000 personnes viennent consulter leurs propres dossiers chaque mois…). Dans le film de Wolfgang Becker, la mère d’Alex subit des interrogatoires serrés des policiers de la Stasi, lorsque son mari part se réfugier à l’Ouest.

Les désillusions de la réunification
Le film de Wolfgang Becker évite les excès de l’ostalgie et ne tombe pas dans le piège de la complaisance envers le régime est-allemand. Par exemple, les personnages de Goodbye Lenin ont une attitude ambiguë envers le régime communiste. La mère d’Alex elle-même est d’abord présentée comme une militante dévouée et enthousiaste: mais il s’avère par la suite que sa personnalité est bien plus complexe. Son zèle peut s’expliquer par des motivations pas seulement politiques. Comme le remarque le journal Frankfurter Allgemeine Zeitung, «se dessine, en toile de fond particulièrement acerbe, le double jeu de la société est-allemande (…). C’est exactement ce que fut la RDA : le règne du double voire du triple jeu, où, dans le meilleur des cas, la vérité se lisait entre les lignes».
Mais surtout, ce film, pourtant réalisé par un Wessi authentique, traduit bien le malaise de la population de l’ancienne Allemagne de l’Est. Il est bien certain que beaucoup d’entre eux ont éprouvé une certaine déception après dix ans de réunification. Un fois passée l’euphorie des premiers mois, l’Allemagne doit affronter l’immense chantier de la réunification sociale et économique du pays (il est entendu que le système politique de la RDA doit disparaître sans laisser de traces). C’est l’époque des promesses, et le chancelier Helmut Kohl, principal artisan du processus, déborde alors d’optimisme: il parle à ses nouveaux compatriotes des «contrées fleurissantes» (blühende Landschaffen). Il accorde un taux de change particulièrement avantageux à la monnaie est-allemande (elle s’échangera à un pour un, alors qu’avant 1989, le taux officieux était de 7 pour 1…). Dans le film, Alex vient un peu trop tard à la banque pour venir échanger l’argent soigneusement conservé par sa mère… en marks de l’Est! Le dirigeant chrétien-démocrate estimait même que la réunification pouvait se faire sans augmenter les charges pesant sur les citoyens de la nouvelle Allemagne.
En fait, au point de vue économique et social, la situation est très difficile, surtout les premières années. La production industrielle dans l’ancienne RDA s’effondre et perd 50 % de sa valeur en deux ans. Le poids financier de la reconstruction des nouveaux Länder s’avère être bien plus important que prévu. Près de 100 milliards de DM sont affectés chaque année à l’économie de l’ancienne Allemagne de l’Est (un Fonds spécial pour l’unité de l’Allemagne a été créé entre 1990 et 1995). Alors que le budget du pays était en encore en excédent en 1991 ( plus de 21 milliards DM), il devient déficitaire en 1997 de près de 91 milliards de DM. Ainsi, les charges fiscales deviennent plus lourdes au cours de la décennie. De fait, tout l’ancien appareil industriel qui faisait la force de certaines villes est-allemandes comme Dresde ou Leipzig, est durement affecté par les restructurations imposées par le gouvernement allemand. La Treuhandanstadt, l’organisme mis en place en 1990 pour prendre en charge les entreprises des nouveaux Länder, procède à la privatisation de 65% d’entre elles et la liquidation de près de 30%. Ainsi, sur les 4 millions d’emplois, seulement un million est préservé. Le chômage dans l’ancienne Allemagne de l’Est connaît donc une forte progression au cours des années 1990 : il est toujours près de deux fois supérieur à celui qui existe à l’Ouest (en 1998, il s’élève à 19,5% dans l’ex-RDA, contre 10,5% dans l’ex-RFA). Dans Good Bye Lenin, l’atelier vieillot où travaillait Alex, est fermé, mais le jeune homme retrouve rapidement un emploi dans l’entreprise «X-TV», qui vend des antennes paraboliques : tous les anciens travailleurs de la RDA n’ont pas eu les mêmes capacités d’adaptation et n’ont su adopter le même rythme de travail (la productivité à l’Est est toujours restée nettement inférieure à celle de l’Ouest).
Dans cette intégration économique à marche forcée, tout est difficile pour les nouveaux habitants de la nouvelle Allemagne. Certes, leurs salaires ont augmenté mais leur pouvoir d’achat reste insuffisant pour s’offrir tous les produits nouveaux auxquels ils peuvent maintenant accéder (d’autant que la hausse des prix a été d’abords été brutale : l’électricité voit ses tarifs tripler la première année de la réunification…). Dans Good Bye Lenin, plusieurs séquences évoquent cette situation. Lorsque la mère d’Alex sort de chez elle à l’insu de son fils, elle est éberluée par le ton agressif des affiches publicitaires qu’elle voit dans la rue (sans parler de sa stupéfaction devant un panneau sur le mur d’en face pour vanter une très célèbre marque de boissons d’un pays capitaliste!). D’autre part, beaucoup d’Ossis regrettent les avantages sociaux que leur procurait l’ancien régime communiste. C’est notamment le cas pour les femmes de l’ancienne RDA (80% d’entre elles travaillaient…) alors qu’elles sont les premières victimes du chômage apparu dans les Länder de l’Est (54% n’ont plus d’emploi contre 44% à l’Ouest). Certes, le plein emploi dans l’ancien pays communiste était souvent une illusion, entretenue par une productivité très basse, mais les travailleurs bénéficiaient de prestations sociales gratuites ou à bas prix (pour les crèches, les vacances, ou le logement..). Certains estiment aussi que la législation de la RDA, par exemple sur l’interruption volontaire de grossesse, était nettement plus avancée que celle de l’Ouest. Au total, ce malaise social s’est traduit par une forte diminution du taux de natalité dans les nouveaux Länder (il a été divisé par deux depuis la réunification).
Cette désillusion s’est traduite par une situation politique parfois confuse dans l’ex-RDA. Certes, les deux grands partis se taillent la part du lion: le SPD et la CDU ont obtenu ensemble près de 70% des suffrages dans les nouveaux Länder au cours des années 1990. On est quand même frappé par certains phénomènes. Ainsi, les anciens communistes restent influents : le PDS néo-communiste, héritier du SED, l’ancienne organisation dominante en RDA, est le parti qui compte le plus de militants (près de 130 000): il a obtenu des scores variables au cours des années 1990 mais il est toujours la troisième force politique à l’Est (il recueille 16% des suffrages en mars 1990, 9,9% quelques mois plus tard : il obtient 20% en 1994, mais 1% à l’Ouest). Ses résultats sont particulièrement probants à Berlin : il a atteint jusqu’à 40 % des voix dans certains quartiers Est de la ville . Depuis quelque temps, le PDS participe même à l’équipe menée par le SPD qui dirige la capitale allemande. En 1994, un sondage réalisé dans l’ancienne RDA indiquait que 70% de la population jugeait que le socialisme était une bonne idée mais qu’elle avait été mal appliquée…. A l’autre bout de l’échiquier politique, l’extrême-droite a profité de la frustration de certains habitants d’Allemagne de l’Est. Tous les observateurs ont noté la multiplication des attentats racistes et xénophobes, au cours des années 1990, dans certaines villes de l’ex-RDA, particulièrement touchées par le chômage (les plus graves se sont déroulés à Hoyerswerda en Saxe en septembre 1991 et à Rostock en août 1992 : à chaque fois, des foyers de travailleurs étrangers, notamment vietnamiens, étaient la cible des émeutiers). Ces groupes de jeunes néo-nazis semblent avoir manifesté avec le soutien au moins tacite d’une partie de la population locale… Enfin, on peut relever les hésitations, voire les maladresses du pouvoir politique quant à l’attitude à adopter vis à vis des anciens responsables de la dictature communiste, de Marcus Wolff à Erich Honecker, en passant par Egon Krenz. Qui faut-il poursuivre? A quel niveau de responsabilité fixe-t-on la barre? Certains procès ont été presque surréalistes : Erich Mielke, ancien chef de la Stasi, a été condamné pour le meurtre de deux policiers commis en…1931! Des gardes de la police est-allemande ont été jugés en 1997 pour avoir tiré sur des fuyards qui tentaient de franchir le mur de Berlin: ils estimaient, quant à eux, n’avoir fait que leur devoir….

Une incompréhension réciproque
Aussi, le malaise est certain, et il semble être né d’une double incompréhension : les Allemands de l’Ouest jugent leurs nouveaux compatriotes, «geignards», toujours avides de subventions, peu productifs… A l’inverse, les Ossis considèrent les Wessis comme des gens arrogants, trop sûrs d’eux (des Allesbesserwessis, des «Monsieur je sais-tout»). En particulier, les anciens Allemands de l’Est ont mal supporté d’avoir été intégrés sans qu’on prenne en compte leur propre histoire. Ils ont eu le sentiment désagréable d’être obligés d’occulter leur passé, d’avoir à le renier sans même en faire l’inventaire. Comme le dit le scénariste de Good Bye Lenin Berndt Lichtenberg, «il faut imaginer le désarroi à l’Est : même si personne ne croyait plus vraiment à l’Utopie socialiste, voir en si peu de temps tous ses repères jetés aux poubelles de l’histoire, c’est forcément se sentir dépossédé de sa propre existence». Et ce d’autant plus que tous les anciens Allemands de l’Est n’acceptent pas sans discussion les valeurs du système capitaliste occidental, même dans sa version «tempérée» social-démocrate…. Danièle Dahn s’insurge : «ce n’est pas pour ce modèle d’un capitalisme rongé par la crise que nous sommes battus, ni pour ce genre de justice empoisonnée par la double morale des Allemands de l’Ouest». Ce désarroi envers le mode de vie occidental est palpable dans Good Bye Lenin. Au début du film, la mère reçoit le prix du mérite pour son engagement au service du socialisme et son fils est fasciné par l’épopée des cosmonautes est-allemands, qui sont partis dans l’espace avec des engins soviétiques comme le héros de sa jeunesse Sigmund Jähn… Il fait d’ailleurs partie d’un groupe de jeunes constructeurs de fusée. Quand la RDA fête les 40 ans du régime, Alex se montre goguenard et ironique, alors que les chars défilent sous leurs fenêtres. Quelque temps plus tard, il participe à une manifestation pour demander des réformes et l’ouverture des frontières. Même la mère d’Alex se montre critique : elle passe son temps à rédiger des lettres de réclamations auprès des autorités… Mais après la chute du Mur et alors que la réunification est en marche, plusieurs personnages du film sont déconcertés devant l’ampleur des changements : l’ancien directeur d’école noie son chagrin dans l’alcool et quand Alex se rend à Berlin-Ouest pour la première fois, il est abasourdi quand il découvre les fast-food et les sex-shops, bref l’opulence capitaliste…
Cette prise de distance vis à vis de l’Ouest s’est traduite par un retour à d’anciennes habitudes de consommation : «si après le tournant, les Allemands de l’Est se sont empressés d’échanger de mobilier et d’acquérir les gadgets étalés par la société de consommation, ils reviennent maintenant à leurs anciens objets d’usage, tout simplement parce qu’ils sont plus résistants , -chaises,lampes mais aussi vêtements»… On n’est pas si loin de la situation imaginée par Alex avec son ami dans le film Good Bye Lenin : les berlinois de l’Ouest franchissant le mur vers l’Est pour profiter des avantages du système économique de la RDA…

   Aussi, le film de Wolfgang Becker est sans doute plus qu’un symptôme d’une nostalgie artificielle pour la RDA. A sa manière, il relève du «travail de mémoire» des Allemands sur leur propre histoire : le réalisateur estime qu’il va permettre à la population de l’ancienne Allemagne de l’Est «à ne plus avoir honte de son passé, à réaliser que celui-ci ne pouvait plus être caché». Il devrait aussi faciliter le rapprochement entre Ossis et Wessis, qui se sont retrouvés pour applaudir le film : comme l’écrit le Frankfurter Allgemeine Zeitung, «le fait que tous-l’irréductible nostalgique de la RDA, la jeune génération qui ne l’a connue qu’enfant ou les Allemands de l’Ouest qui n’y étaient jamais allés-puissent en rire montre bien que l’Allemagne se réunifie vraiment». Et le journal de titrer : «Good Bye Lenin, le film qui réunifie les Allemands». Vision trop optimiste? En tout cas, la prise de conscience des Allemands, quelque soit leur origine, qu’ils partagent un même espace mais aussi une même histoire.